Hermes, n° 2 Le vide : expérience spirituelle en Occident et en Orient

Hermes, n° 2 Le vide : expérience spirituelle en Occident et en Orient

Quatrième de couverture

Un ensemble de textes, études et témoignages sur les principaux aspects de l'expérience du vide dans la pensée et dans l'art, en Occident et en Orient.

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La «Via negationis» - La Théologie négative ou Apophatisme - Le Vide bouddhique (shûnyatâ) et le Vide taoïste - Le Rien de Maître Eckhart et de St Jean de la Croix - L'Ungrund de Boehme - La «Docte Ignorance» - L'Inconnaissance - Les Étapes de l'entrée dans le vide chez les mystiques - Le Vide dans la métaphysique - Le Vide dans la poésie et dans l'art - Le Vide dans la science contemporaine. Etc.

AUTEURS ET COLLABORATEURS :

L. C. Beckett, Luc Benoist, John Blofeld, Jacob Boehme, Marinette Bruno, Jacques Buge, Titus Burckhardt, Jacqueline Chambron, E.M. Cioran, Edward Conze, Alexandra David-Neel, K. v. Durckheim, Gabriel Germain, Jean Grenier, Martin Heidegger, Alexis Klimov, Geneviève Lanfranchi, Jacques Masui, R. P. Thomas Merton, Henri Michaux, Frédéric Nef, Roger Otahi, André Préau, R. P. André Scrima, Lilian Silburn, D. T. Suzuki, T. Takemoto, Johannes Tauler, Georges Vallin, Léopold Ziegler.

Extrait de Hermes, n° 2 Le vide : expérience spirituelle en Occident et en Orient

Extrait de l'introduction

Sommes-nous, historiquement, data notre être et notre art, à la source ?
M. Heidegger.

NOTRE temps remet tout en question. Intégralement tout : principes, valeurs, institutions, et jusqu'au langage, dont la sûreté et l'aisance nous rassuraient. Inutile de répéter ce qui s'étale maintenant jusque dans la presse quotidienne, non sans plonger dans le désarroi des esprits qui auraient dû être plus avertis. Car enfin, voilà plusieurs générations que de sagaces prophètes, sans compter les poètes maudits, avaient annoncé ces bouleversements.
Certes aujourd'hui peuples et cultures communiquent avec tant de facilité que les oscillations de notre sol s'amplifient en se propageant. On en saisit surtout le caractère menaçant, oubliant ainsi une loi du mouvement créateur : tout s'interpénètre et à la fin s'équilibre ; occultation ou destruction ici, mais ailleurs dévoilement ou naissance.
Dans le domaine qui préoccupe Hermès, celui de la vie intérieure ou spirituelle, ce qui frappe à première vue, c'est que tout ce qui paraissait encore être une valeur ou avoir un sens est rejeté comme pièce de musée ou illusion. En vertu d'erreurs qui remontent très loin, la pensée philosophique en est arrivée, chez beaucoup, à s'asservir à la technique.
C'est sans doute là le résultat d'un processus amorcé au temps de Platon; ce n'est pas sans raison que Heidegger déclarait, voici une trentaine d'années : «le règne inconditionnel de la technique n'est que l'ultime conséquence de la métaphysique des Grecs». La pensée occidentale en effet, dont le destin était de dévoiler progressivement la réalité de l'être, a fini par l'ensevelir sous ses déterminations et a perdu son sens.
Qu'il s'agisse de la pensée pure ou de possession du monde, la prédominance de la technique a engendré des «règnes» artificiels qui se sont superposés à ceux de la nature. Cérébralité, «mentalisation», sont parvenues à leur comble. Sans bien nous en apercevoir, nous nous mouvons dans un monde clos et artificiel : il possède ses lois et ses structures, mais elles n'ont plus le moindre rapport avec les choses dans la saveur et la verdeur de leur essence. Il n'y a plus de sens, car la science, dieu suprême, est et se veut, elle aussi, implacablement neutre. Plus rien ne nous rattache à quoi que ce soit.
Dès la naissance de la culture nous avons toujours été plus ou moins conditionnés par des «structures» - verbales et autres - sécrétées par nos cerveaux, mais nos têtes ne s'étaient pas détachées du tronc. L'animal humain qui écoutait, flairait, touchait, aimait... occupait naguère encore une place peu négligeable dans un être qui demeurait relié à une totalité organique directement perçue par l'existence.
L'état présent des choses entraîne chez la plupart un complet abandon à des forces fabriquées, à des impératifs purement mécaniques. De là à l'absurde il n'y a qu'un pas. C'est bien contre quoi proteste, en son fond, la révolte d'une jeunesse désorientée. La pensée occidentale est parvenue à un abîme : le vide est à ses pieds. La science, dans ses postes les plus avancés, débouche sur un inconnu absolument indéterminé. Un nouveau nihilisme, fort différent de celui du siècle dernier, s'insinue partout, engendrant du même coup un sentiment de licence jusqu'ici inconnu : tout paraît possible, toutes les audaces permises... Mais existe-t-il quelque commune mesure entre ce vide actuel et celui que connurent - sous des appellations diverses - de nombreuses traditions ? Ce vide peut-il engendrer une nouvelle investigation plus profonde, plus complète et moins entachée de préjugés, sur la nature intrinsèque de l'homme, à l'abri de toutes influences politiques, économiques, théologiques et autres ?
Par ailleurs, on commence enfin à saisir les véritables fondements de la pensée orientale qui, jusqu'à nos jours demeura en contact avec ce que les pré-socratiques durent connaître par l'expérience et que retrouvent parfois mystiques et poètes. Mais si les civilisations «primitives» représentent une enfance attardée alors que la nôtre représenterait la maturité, «il ne s'agit pas, comme l'écrivait le célèbre ethnologue italien E. de Martino, d'enfant et d'adulte mais, pour ainsi dire, de deux manières d'être adulte, l'une des deux étant la nôtre».