Des droits pour la nature

Des droits pour la nature

Quatrième de couverture

Ce livre a été écrit dans le cadre du troisième Tribunal international des droits de la Nature qui s'est tenu à Paris en décembre 2015, parallèlement à la COP21.
Après la vague de conquête des droits individuels et politiques puis celle des droits sociaux, il convient d'inventer et obtenir de nouveaux droits sécurisant la Terre et ses habitants.

C'est une lacune du droit international : rien aujourd'hui ne permet aux victimes d'injustices environnementales de réclamer l'application de leurs droits. Aucune sanction n'est prévue pour ceux qui menacent les Droits de la nature alors qu'il en va de la pérennité des conditions de la vie sur terre.
Les Droits de la nature accordent aux écosystèmes des droits à l'existence qui peuvent être revendiqués en justice. Ils proposent la reconnaissance du crime «d'écocide» pour les atteintes les plus graves contre l'environnement - que les États et les entreprises non seulement permettent, mais parfois encouragent - et qui portent atteinte à la sûreté de la planète.
Ces principes permettent de considérer la nature comme un sujet de droits plutôt que comme un objet. Cela remet en cause notre conception de la place de la nature par rapport à l'humanité. Car il ne saurait y avoir de Droits Humains et de droit des générations actuelles et futures à bénéficier des bienfaits d'un environnement sain et viable sans la reconnaissance des Droits de la nature, sans qu'émergent des modèles de gouvernance mondiaux respectueux du devenir de l'humain et de la vie sur Terre.

Ce livre propose des évolutions du droit international pour que soit pris en compte la réalité des excès de notre monde industrialisé. Cela implique de faire du vivant un sujet de droit. C'est donc aussi une révolution philosophique du droit qui est proposée par les contributeurs de ce livre.

LES AUTEURS. Ouvrage collectif rassemblant des spécialistes et des théoriciens français et étrangers des droits de la nature et du droit, sous l'égide des ONG Global Alliance for the Rights of Nature, End Ecocide on Earth et NatureRights. Ces associations internationales luttent pour la reconnaissance du crime d'écocide par le droit international et organisent depuis 2014 les Tribunaux internationaux des Droits de la Nature.

Extrait de Des droits pour la nature

INTRODUCTION

L'Anthropocène appelle de nouveaux droits pour la Terre
par Christophe Bonneuil et Valérie Cabanes

L'Humanité est entrée dans une ère nouvelle caractérisée par le fait que les actions humaines sont devenues la contrainte géologique majeure sur la biosphère : l'Anthropocène

L'Anthropocène désigne cette nouvelle époque géologique de l'âge de la Terre où les activités humaines sont devenues forces telluriques. Né dans l'Occident colonisateur avec un modèle de développement basé sur la dette écologique, l'accumulation du capital et les énergies fossiles, il s'est désormais globalisé et les pays émergents n'en sont pas les moindres moteurs.
En passant des énergies-flux (renouvelables) aux énergies-stock (fossiles), la modernité industrielle a changé notre rapport au monde : de compagnons actifs, les êtres et processus animant la Terre sont devenus de simples «ressources» statiques, un grand extérieur à dominer et «mettre en valeur». Un quart de millénaire plus tard, les scientifiques du système Terre diagnostiquent bien plus qu'une «crise» environnementale.
L'Anthropocène signale un déraillement géologique hors de l'Holocène (période de grande stabilité du climat et du niveau des océans pendant plus de 10 000 ans), et peut-être bientôt hors des «frontières» de ce que la Terre peut encaisser sans basculer brutalement d'état. Le dérèglement climatique en cours en est un marqueur et un moteur majeur : si la planète se réchauffait de + 4° en 2100 comme dans le scénario «business as usual» du GIEC, la planète n'aurait jamais été aussi chaude depuis 15 millions d'années. Quant à l'extinction de la biodiversité, elle s'opère actuellement à un rythme (10 à 100 fois supérieur au rythme naturel d'extinction) jamais vu depuis 65 millions d'années. D'ici à 2050, on considère que 25 à 50 % des espèces auront disparu. D'où une situation radicalement nouvelle : les terriens vont avoir à faire face dans les prochaines décennies à des états du système Terre auxquels le genre humain - apparu il y a deux millions et demi d'années - n'a jamais été confronté.
Nouvel âge géologique et nouvelle condition humaine, l'Anthropocène traduit aussi l'échec d'une posture de domination de «la nature» (singulière catégorie où les modernes rangèrent indistinctement toutes les entités et les êtres autres qu'eux), et d'une modernité qui promettaient d'arracher l'histoire à la nature, de libérer le devenir humain de tout déterminisme naturel. Gaïa contre-attaque : les dérèglements infligés à la Terre font un retour en tempête dans nos vies (très inégalement cependant : les plus touchés par le dérèglement climatique sont les plus pauvres et les moins responsables de celui-ci), et nous ramènent à la réalité des mille liens d'appartenance et de rétroactions qui attachent nos sociétés aux processus complexes d'une Terre qu'on ne peut plus considérer comme stable à l'échelle du temps humain, ni extérieure, ni infinie.
En réponse aux évolutions scientifiques (de la nature aux écosystèmes, des écosystèmes au «système Terre») la pensée des sciences humaines et sociales se renouvelle. Plus question de penser la liberté, la démocratie et le devenir des sociétés sans les flux de matière et d'énergie qui les trament et les relient à la vie de la Terre. Chaque projet de société suppose et génère son écologie, chaque économie-monde implique une écologie-monde, plus ou moins soutenable. Après avoir d'abord espéré une irénique réconciliation entre humains et non-humains, des penseurs comme Bruno Latour pensent la situation actuelle comme une véritable guerre des mondes. D'un côté les modernisateurs (humains, mais aussi machines et êtres vivants façonnés par le projet de domination de la nature) qui creusent toujours plus violemment la Terre et menacent de la consumer; de l'autre les «terriens» (êtres non-humains et forces chtoniennes d'une irascible Gaïa, mais aussi d'innombrables collectifs humains en transition de l'arrachement vers la relation) acculés à la légitime défense contre les modernisateurs, à lutter pour que la majorité des ressources fossiles soit laissée sous le sol et travaillant à préserver et nourrir les vitalités régénératrices. (...)