Les pouvoirs de Jean

Les pouvoirs de Jean

Quatrième de couverture

Jean Pelous, éleveur, quarante ans, enterre sa mère, Séverine. Depuis des années, ils tenaient ensemble la ferme familiale, dans ce hameau des hauteurs qu'une pente abrupte sépare de la rivière et que la modernité tarde à conquérir. Le rassemblement familial achevé, les parents compatissants repartis, Jean se retrouve dans des lieux muets, oppressé par l'épreuve qui s'annonce : vivre seul, entouré de voisins qui lorgnent sur ses terres et n'attendent qu'une chose, qu'il renonce et quitte le village, comme tant d'autres avant lui qui ont manqué de courage. C'est mal le connaître, sans doute, car loin de se résoudre au célibat, Jean décide de s'inscrire dans une agence matrimoniale. Mais, alors qu'il vient de rencontrer une Jeune femme, Cathy, on lui demande de soigner une jeune fille gravement brûlée. C'est que Séverine Pelous, sa mère, avait le pouvoir de guérir le feu. Un pouvoir que, peut-être, elle lui a transmis. Sans imaginer où ils vont le conduire, Jean pour la première fois répète les gestes et les formules qui guérissent.
Avec le sens aigu des comédies humaines qui traverse son oeuvre, Roger Béteille livre avec ce roman le portrait d'un homme que l'adversité pousse à se révéler. Et si les pouvoirs de Jean finiront par l'emporter, ce sera au prix du doute et d'une longue lutte.

Né en 1938 dans un milieu rural, Roger Béteille est professeur honoraire de l'université de Poitiers. Géographe, spécialiste du monde rural et de l'agriculture, il est l'auteur d'une quinzaine d'ouvrages universitaires ou grand public. Son oeuvre romanesque, fortement enracinée en Rouergue, mais très diversifiée, est tantôt intimiste, tantôt tendue par une intrigue puissante, par une saga personnelle ou familiale. Le Chien de nuit, publié en 2014, a reçu le prix Cabri d'Or de l'Académie cévenole. Son dernier roman paru est Les Défricheurs de nouveaux mondes (2015).

Extrait de Les pouvoirs de Jean

Il ne restait plus que quelques tranches du gâteau rond, une sorte de brioche en couronne, capable de s'assortir à tous les breuvages : au petit blanc sec ou moelleux, au café léger ou serré. Elle accompagnait aussi tous les sentiments. On s'en délectait avec un plaisir égal dans la joie des jours de fête comme dans les grandes peines qui ressoudent les familles.
Sur les parts délaissées dans le plat de faïence blanche à liseré d'or, des cristaux de sucre scintillaient, dessinant des diadèmes minuscules autour des émeraudes d'angélique et des rubis d'écorce d'orange piqués dans la croûte mordorée.
Jean Pelous pensa qu'il jetterait ces trois ou quatre morceaux à son chien. Il voulut insister pour que quelqu'un se resservît, mais ses lèvres n'esquissèrent qu'un bredouillement confus, comme si ses cordes vocales ne lui obéissaient plus. Personne, d'ailleurs, ne remarqua qu'il avait essayé de parler.
Ce fut sans doute à cette seconde précise qu'il réalisa qu'il allait se trouver seul. Mais cette perspective toute proche demeurait une idée générale. Jean Pelous ne percevait pas encore le silence brutal qui remplacerait le brouhaha des conversations ni l'immobilité qui figerait la pièce, lorsqu'elle se viderait de ses occupants.
Il respira fort pour repousser un début d'oppression. Le parfum de fleur d'oranger de la pâtisserie traditionnelle lui sembla se déverser en flot dans sa gorge et ses poumons. Il devina qu'il garderait en lui jusqu'à la fin cette fragrance sucrée et douceâtre et qu'elle serait à jamais liée à cette date de mai où sa vie basculait, à cet instant imparable, imminent maintenant, où tous se débineraient.
Ils l'entouraient par devoir. Ils venaient d'enterrer Séverine Pelous. Lui, c'était sa mère qu'il venait d'enterrer. Au début de l'après-midi. Il y avait moins de deux heures.
Jusqu'à cette séparation, l'avait-il vraiment remarquée, sans cesse à ses côtés, forme en mouvement permanent, ombre presque transparente, mais si forte ? Cette présence l'avait dispensé de penser à ce qu'il était. Pour la première fois, il dressa le constat : quarante ans, pas marié, paysan.
Le goût de fleur d'oranger plein la bouche ! Collé comme de la glu au souvenir de cette journée ! Réapparaissant chaque fois qu'il évoquerait la morte...
Il chercha en vain des mots pour traduire ce qu'il ressentait. Une pulsion le parcourut : briser le plat d'où montait l'odeur molle.
Mais, à quoi bon ! Le dérisoire éclatait partout dans la salle. Les femmes s'étaient débarrassées de leurs sacs sur des chaises. Ils pendouillaient ou ils gisaient en petits tas, trahissant leur propriétaire : cuir luxueux, plastique minable, pochettes dernière mode, réticules défraîchis et ringards. Des chapeaux d'homme, accrochés aux dossiers, surmontaient cette maroquinerie disparate.
Tout cela était à rire, malgré la peine et la peur insidieuse de ce qui allait suivre, qui lui mangeaient la poitrine. Il se demanda quel événement insignifiant déclencherait le départ. Il l'attendit avec une lucidité cruelle.
Une vieille tante, qui conservait son sac à main à son bras, joua de maladresse en extrayant un fin mouchoir brodé à son chiffre, qu'elle destinait à effacer de ses commissures un peu pileuses les miettes de la brioche.