Malscience : de la fraude dans les labos

Malscience : de la fraude dans les labos

Quatrième de couverture

Nicolas Chevassus-au-Louis, docteur en biologie et historien, est journaliste, collaborateur régulier de Mediapart. Il a publié au Seuil Savants sous l'Occupation, en 2004, Les Briseurs de machines, en 2006 et Un iceberg dans mon whisky en 2009.

Alerte ! La malscience se répand aussi vite que la malbouffe ! D'apparence de plus en plus sophistiquée mais produite en masse, de plus en plus vite et de moins en moins fiable. Interrogés de manière anonyme, 2% des scientifiques reconnaissent avoir inventé ou falsifié des données. Soit pas moins de 140000 chercheurs fraudeurs de par le monde. Biologie et médecine sont, de loin, les plus touchées. Et ces fraudes manifestes ne sont rien à côté des petits arrangements avec la rigueur devenus fréquents dans les laboratoires. Est-ce grave ? Très grave. Car la biologie et la médecine traitent de la santé, de la vie, de la mort. Est-il acceptable que de nouveaux médicaments soient testés, et peut-être autorisés, sur la base d'expériences plus ou moins truquées ?
Comme le secteur financier miné par ses créances irrécupérables, la littérature scientifique en biologie et en médecine, mais aussi en physique et en chimie, s'avère gangrenée par des articles toxiques. Ce livre revient sur une série de scandales internationaux - de la thèse des frères Bogdanoff à des cas moins médiatisés mais non moins fâcheux - et se propose de réfléchir aux causes d'une telle dérive et aux moyens d'y remédier.
À la fois enquête de terrain et essai critique, il met en lumière un aspect fondamental et trop ignoré de l'évolution actuelle des pratiques scientifiques.

Les coups de coeur de la presse

Ce livre est recommandé par :
George Debregeas - L'Obs du 1er décembre 2016

Extrait de Malscience : de la fraude dans les labos

Extrait de l'avant-propos

En octobre 2014, Arturo Casadevall et Ferrie C. Fang, de l'Albert Einstein Collège of Medicine, ont proposé dans la revue Microbe une amusante nosographie des sciences. La nosographie est la branche de l'art médical qui s'occupe de décrire et de classer les maladies. Personne ne se dit, à notre connaissance, nosographe, et c'est bien regrettable, car nous aurions eu le plus grand respect pour l'érudit se risquant à consacrer ses recherches à cette science délicate et subtile qui doit sans cesse affronter deux difficultés d'ampleur. La première est de regrouper, selon une classification raisonnée, certains des symptômes que manifeste le corps humain souffrant pour constituer une maladie, laquelle aura alors pour inexorable effet de créer des malades, tant il est réconfortant de savoir que ce dont on souffre porte un nom, de surcroît savant. La seconde est de devoir en permanence affronter la difficulté de distinguer, pour reprendre le titre de la thèse de Georges Canguilhem, le normal du pathologique. Il y a là quelque chose d'une navigation entre Charybde et Scylla : à trop s'approcher du normal, on risque de négliger le ressenti du malade, qui se sent tel ; à trop côtoyer le pathologique, on s'expose à se transformer en un censeur plus ou moins policier, rejetant toute particularité singulière dans le champ de la maladie.
On découvre dans l'article de Casadevall et Fang l'existence de l'Amnesia Originosa, incapacité à reconnaître l'origine d'une idée que l'on s'attribue. Ou de la nobélite, «trouble rare mais invalidant, qui ne frappe que les scientifiques les plus reconnus», qui peut se manifester en septembre (les prix Nobel sont décernés durant la première quinzaine d'octobre par l'Académie royale des sciences de Suède) «par des hallucinations auditives en cas d'appel téléphonique de personnes ayant un accent suédois», et se transforme le plus souvent ensuite en épisodes dépressifs, sauf si la nobélite évolue en hyperpromotionnite, «surestimation récurrente de l'importance de ses propres découvertes, dont un des signes est le zèle avec lequel les personnes atteintes sollicitent l'attention des médias». Il y aurait donc des chercheurs ingrats, vaniteux ou avides d'honneurs. L'histoire des sciences nous en a à vrai dire fourni déjà quelques beaux exemples. Mais Casadevall et Fang décrivent aussi de nouvelles pathologies inédites. Tel le syndrome du publicateur précoce, dont souffrent les individus soumettant des manuscrits inachevés à des revues de peur d'être dépassés par leurs concurrents ; de l'areproductibilité, entendue comme incapacité à obtenir deux fois les mêmes résultats expérimentaux, syndrome qui «n'est pas nécessairement pathologique, en particulier pour les individus qui changent de domaine de recherche après avoir publié leurs résultats, laissant à d'autres le soin de constater qu'ils ne sont pas reproductibles»; ou encore de l'impactite, trouble obsessionnel qui se caractérise par la conviction que la valeur scientifique d'un travail repose sur le facteur d'impact de la revue dans laquelle il est publié (c'est-à-dire la moyenne du nombre de citations d'articles de cette revue dans les deux années après leur publication) et non sur ses qualités intrinsèques.
Quiconque fréquente de près ou de loin le monde des laboratoires et des universités a dû entendre parler de quelques personnes atteintes de ces pathologies. Mais pour qui est étranger au microcosme académique, ce tableau épidémiologique a de quoi inquiéter. Ce livre s'adresse aux uns comme aux autres, avec l'intention cependant de montrer que la nosographie esquissée par Casadevall et Fang est incomplète. Contre l'impactite, maladie grave et contagieuse, nos auteurs relevaient qu'il n'existe «pas de traitement connu contre cette maladie grave et contagieuse». Le constat est hélas plausible. Nous montrerons ici que le trouble est non seulement d'apparence incurable, mais aussi associé à de redoutables pathologies que ne décrivaient pas nos deux nosographes : l'embellissement des données, qui transforme un recueil souvent incohérent d'observations en une superbe histoire de science au scénario à la mécanique impeccable ; le plagiat, forme extrême de l'Amnesia Originosa ; et enfin l'invention pure et simple de résultats scientifiques, l'authentique forgerie, la fraude, l'affabulation.