Revue IF, n° 44

Revue IF, n° 44

Quatrième de couverture

Pour son 44e numéro, la Revue IF a imaginé un parcours éditorial en écho à la 16e édition du Festival actorali, dont la programmation est essentiellement consacrée aux nouvelles écritures afin de les faire résonner au-delà de toutes frontières artistiques.

Ce numéro a été principalement conçu à partir de l'exposition de Théo Mercier, The thrill is gone, véritable collection d'objets issus de civilisations passées et imaginaires. Les dessins de Jérémy Piningre rendent compte des premières intentions de l'artiste et rencontrent une série de photos d'Erwan Fichou, éclairés par le regard critique de Pedro Morais.

Avec également les contributions d'Antoine Boute, Jean-Pierre Verheggen et Hervé Pons autour de la scène belge -, un inédit de l'écrivain et metteur en scène Pablo Gisbert (nouveau trublion de la scène espagnole) ; les écrits poétiques du new-yorkais lan Hatcher qui développe un travail entre poésie sonore et arts numériques ; et les propositions graphiques de l'artiste londonien Tim Spooner.

Extrait de Revue IF, n° 44

ANTOINE BOUTE

Opérations biohardcores

Antoine Boute est un auteur belge qui use et abuse du langage et de ses limites afin d'en explorer les impacts entre corps, langue et voix. Utilisant aussi bien le français que le flamand, la poésie d'Antoine Boute peut dans un même mouvement vous arracher un sourire comme déclencher une stupeur inquiétante. Cet activiste infatigable aime croiser sa voix avec celle d'autres auteurs tels que flauro Pawlowski, Madely Schott et Chloé Schuiten.

Antoine Boute présente dans le cadre d'actoral. 16 : Opérations biohardcores le 12 octobre à Montevideo.

*

L'ivresse te pose question ?

Un jour ça y est tu te dis merde ça y est je suis alcoolique - ça ne te plaît pas spécialement tu te dis : guérissons oui guérissons-nous vite et guérissons-nous en guérissant les autres.

Comme tu ne doutes de rien vraiment tu y vas tu spécules, tu spécules sur la question de l'ivresse - pleine nuit plein hiver tu pédales à travers la forêt et spécules, tu pédales et spécules, tu respires, tu écoutes le son de ta respiration en spéculant et pédalant, et là, coup de théâtre, tu entres en transe grâce à tout ça : l'hiver la nuit mouillée, les arbres qui défilent l'humidité majestueuse de l'air, ta respiration intense, les vibrations sonores particulières qui s'y creusent.

Tu es en transe tu imagines les expéditions ivresse sans ivresse qui permettront d'obtenir par synthèse corporelle interne les effets classiquement provoqués par les divers types d'ivresse toxique - tu respires tu y arrives tu regardes les arbres défiler, tu regardes les arbres défiler tu arrives à imaginer les expéditions qui permettront aux corps des expéditionnaires de sécréter par eux-mêmes, sans apports toxiques externes, depuis leur intimité organique, les hormones de l'ivresse.

Tout est bien tout va bien or après un temps tu réfléchis sur ton vélo regardant les arbres défiler, tu te dis oui mais si comme moi les alcooliques se défoncent - c'est pour retrouver un état d'ensauvagement, un état hors de ce monde civilisé, nul bête et méchant.

Voilà : cette expédition ivresse sans ivresse n'est qu'un prétexte - ce qu'il faut c'est arriver à la révolution biohardcore : élaborer de grandes manoeuvres pour sauver le monde. Oui parce que le monde des humains franchement n'est-il pas sérieusement plouc ? Sérieusement ivre d'une ivresse mauvaise ?

Oui te dis-tu pédalant sur ton vélo dans le froid et la nuit - les alcooliques sont des chamanes qui s'ignorent.

Tu respires vois les arbres défiler dans le froid tu te dis notre expédition ivresse sans ivresse sera une expédition de révélation du chamane en soi, mais attention chamane post-industriel post-capitaliste évidemment, chamane rompu à la révolution biohardcore - mais du chamane quand même c'est-à-dire de celui qui complètement réfractaire et sauvage ne croit absolument en rien, même pas au chamanisme ni aux soi-disant esprits qu'il convoque pourtant très bien.

Oui travaillons à accoucher de notre chamane postmoderne intérieur t'expliques-tu, chamane c'est-à-dire «négociateur du désordre», quelqu'un qui fraye et bricole avec les forces chaotiques, surfe avec elles, immaîtrisables, contre-naturelles, de déliaison. Retranchement chute dans le giron du monde, dans la chaleur pré-mondiale par le biais d'une brisure de la conscience. Ivresse, décision de l'ivresse, conscience qui se dit «fuck» à elle-même, serpent qui se mord la queue, se mange lui-même exprès - suicide de la conscience, consciemment : la décision de l'ivresse est un suicide-vêtement pour la conscience t'expliques-tu et tu es d'accord avec toi.

(...)