Même pas peur !

Même pas peur !

Quatrième de couverture

2016 a rempli nos narines avec l'odeur de poudre des kalachnikovs, des ceintures d'explosif et des bombes prétendues intelligentes.
Malgré cette ambiance un peu à chier, Charlie continue. Continue de se moquer, de dénoncer et d'espérer. Car ils ne changeront pas notre mode de vie, ni Macron et ses dents longues, ni Jacqueline Sauvage et son fusil fumant, ni Sarkozy et son identité nationale, ni les Anglais et leur île de plus en plus petite, ni l'Amérique et ses milliardaires fachos... «Même pas peur !», pour le moment...

Retrouvez l'essentiel de l'actualité de l'année 2016 en 500 dessins signés Catherine, Coco, Dilem, Foolz, Félix, Juin, Luz, Mooguy, Riss, Schvartz, Vuillemin et Willem.

Extrait de Même pas peur !

CHARLIE
Notre si beau journal

C'est notre année zéro à nous. Le deuil de nos amis pulvérisés ne sera jamais achevé, mais cette maudite année 2015 est derrière nous. Il faut bien rire, et c'est ce que nous faisons semaine après semaine. Quand nous nous retrouvons autour de la table, nul ne porte de brassard noir. On s'embrasse, on se sert le café, on grignote quelque madeleine qui rappelle inéluctablement notre Cabu, qui aimait tant les gâteaux. Nos morts seraient heureux de voir que nous pouvons encore exploser de rire à la face d'un monde de plus en plus malade. Malgré des flics armés, omniprésents.
Ceux qui se souviennent du vieux bibliothécaire Jorge, héros d'Umberto Eco dans son roman Le Nom de la Rose, savent qu'il y aura toujours des éradicateurs, pour qui le rire est un ennemi mortel. Charité se marre, Charlie ose se moquer cruellement de situations qui font souffrir les vrais humains, mais qui excitent surtout l'infecte sensiblerie des autres, si nombreux.
Ce n'est pas la peine d'essayer : on ne cédera pas. Et c'est avec nos yeux de toujours qu'on regarde défiler dans le désordre une flopée d'événements et de silhouettes qu'on a parfois du mal à reconnaître. Qui est ce foutu Macron, croqué ici par Schvartz et Juin, deux de nos petits nouveaux ? Qui est ce Benzema, que le coutelier en chef Foolz dessine, mélancolique, auprès de putes à poil ? Et cette Jacqueline Sauvage, que Vuillemin le Grand transforme en une implacable ministre de la Justice ?
Ainsi va la vie dans notre pays passablement délirant. Coco et Riss, nos plus solides fondations, pondent leurs croquis, estompes et lavis à une vitesse déconcertante. Comment font-ils ? N'en ont-ils jamais marre ? Ils subvertissent sans lever le crayon l'ordre infernal des tueurs, des racistes, des connards et des aboyeurs. On n'est pas bien certain de toujours mériter leurs constantes inventions.
Cette année 2016 sent la poudre des fusils, des canons et de ces bombes intelligentes qui tuent si efficacement les enfants des autres. On n'en sort donc pas, mais on a comme le pressentiment d'un début de basculement. L'Amérique qu'on déteste fête Trump, le plus grand filou qu'on ait vu parader depuis longtemps. L'Angleterre s'éloigne et s'enfonce à la fois dans la détestation de ses immigrés. La Hongrie et la Pologne ont tout oublié des époques maudites, au point de sembler vouloir les revivre. La France est la victime de tant de régressions à la fois - démocratique, écologique, politique, sociale - qu'on se pince le matin en entendant des zozos réclamer le port d'un bazooka pour arrêter les camions fous.
Car il y a des camions fous, partout, de plus en plus gros, de plus en plus rapides, de plus en plus nombreux. Au moment où ces lignes sont écrites, chacun ne pense plus qu'aux morts de Nice, écrabouillés un soir de fête nationale. Mais demain, mais après-demain ? Nous ne pouvons plus espérer éviter d'autres sanglants malheurs.
D'évidence, nous entrons dans un nouveau territoire. En quelques minutes, comme s'ils n'attendaient au fond que cela, les Sarkozy, Juppé, Le Pen ou Fillon ont retrouvé les accents de 1914. Ils se voient stratèges et généralissimes, ils se croient chefs de guerre, et comme les ganaches de 1916 ou plus tard de la ligne Maginot, ils nous entraînent vers le pays des tombes et des médailles à titre posthume. Notons que ni Hollande ni Valls ne font mieux. Le premier aurait dû depuis longtemps, commenter sur Europe 1 les matchs de foot qu'il aime tant, comme Cohn-Bendit. Le second a sur son bureau la photographie d'un Clemenceau-le-tueur-de-grévistes, qu'il admire plus qu'aucun autre politique.
C'est un poil angoissant, car tous ces braves sont en réalité d'accord pour une militarisation de la vie publique, qui pourrait bien se révéler la plus grande des aventures. Quand on confie les clés du royaume à ses flics et à ses espions, c'est qu'on a déjà renoncé aux fabuleux trésors d'une société pacifiée, soudée, et libre. Ce n'est pas à Charlie qu'on a besoin d'un rappel : le djihadisme est à l'opposé de toute forme de civilisation. Nous avons le droit, et le devoir, de poursuivre où que ce soit les salopards qui tuent et les salopards qui les soutiennent. Évidemment.
Mais en renonçant à ce qui fait la sève de notre vieille République ? En acceptant le retour plus ou moins camouflé des corvées de bois de la guerre d'Algérie et de la torture chère au coeur des paras de Bigeard et Massu ? Charlie est né de la liberté et mourra sans elle. Il va probablement falloir se battre, sourire aux lèvres, pour que nous puissions continuer à déconner avec autant de sérieux que celui que vous connaissez.
Un dernier mot : pendant qu'on parle d'autre chose, la crise climatique avance, et menace de dislocation la totalité des sociétés humaines. Cet ennemi de l'intérieur-là - notre soif grotesque de consommer sans fin bagnoles, téléphones portables, télévisions à écran plat - n'a pas encore d'adversaire digne de ce nom. Mais Charlie y travaille, pour la raison toute simple que notre beau journal est celui de la défense de la vie sur cette Terre martyrisée.

Fabrice Nicolino