Charlie Hebdo : 1992-2015

Charlie Hebdo : 1992-2015

Virginie Manchado, quelle place tiennent les livres dans votre vie ?

Les livres sont avec moi le matin, le jour, le soir, ils sont au pied de mon lit, dans ma bibliothèque, ma cuisine, mon sac et tout autour de moi au bureau ; ils sont mes plus fidèles et favoris compagnons.

Virginie Manchado, l'éditrice de l'ouvrage

Quatrième de couverture

On les connaît bien, ces personnages jaunes au pif en forme de tubercule et aux yeux gros comme des olives apéritives qui s'agitent au gré de l'actualité. Politique, sexe, économie, religion, people, bêtise humaine..., ils réagissent à tout et, ce faisant, témoignent du talent et de la finesse de leur créateur.

Être dessinateur de presse, Charb en rêvait. Son rêve, il l'a réalisé en produisant foison de dessins chaque semaine dans Charlie Hebdo, 23 années durant. Ce premier livre qui lui est entièrement dédié nous permet de prendre la mesure de son humour, aussi irrésistible qu'enragé.

Charb, dessinateur, journaliste et directeur de la publication de Charlie Hebdo de 2009 à 2015, est l'auteur de nombreux ouvrages, dont Lettre aux escrocs de l'islamophobie qui font le jeu des racistes, son premier essai qu'il a finalisé deux jours avant l'attaque terroriste qui lui a coûté la vie. Ses bandes dessinées, Marcel Keuf, le flic et Maurice et Patapon, et ses livres, Fatwas 1 et 2, sont particulièrement appréciés du public.

Extrait de Charlie Hebdo : 1992-2015

Chère lectrice ou cher lecteur,

Si vous avez acheté ce livre, c'est soit que vous aimez déjà Charb, soit que vous allez l'aimer. Tout comme l'auteur de cette préface l'aime depuis de si longues années. L'auteur de la préface du livre que vous tenez en main vous tutoiera donc. On se connaît forcément un peu, grâce à Charb. Grâce à son dessin.

On se connaît puisqu'on s'est croisés, toi et moi, dans les milliers de dessins de Charb, publiés dans Charlie Hebdo, L'Huma, Télérama, Mon Quotidien, sur les tracts de la CGT, de SOS Racisme, du MRAP, reproduits sur des affiches de manifs, sur des stickers collés sur les murs de la ville... Ici, ce seront ceux de Charlie. Son Charlie. Le mien. Le tien. Le nôtre.

Je te connais, lectrice ou lecteur, parce que je t'ai longtemps vu dessiné par Charb.

Oh, tu vas me dire que, ah non, tu n'as pas les yeux gros comme de grosse olive apéritive, le nez en forme de tubercule germé poinçonné de trois points noirs en triangle, les oreilles comme deux rondelles de salami collées sur la tranche, des bajoues de triste chien qui attend la promenade pour faire ses besoins et les cheveux plantés sur le crâne comme une perruque de carnaval en Lycra.

Tu vas me dire «Non mais oh, je n'ai pas le teint aussi livide qu'un Bart Simpson en mousse délavé en machine, ni les bras ballants au bout desquels pendent une poignée de saucisses, apéritives elles aussi. Je ne porte pas, te défends-tu, lectrice, de robe à fleurs informe héritée de mon arrière-mémé qui a fait la fortune de l'industrie textile dans les années Giscard. Je ne porte pas, ainsi te défends-tu, lecteur, une cravate imprimée directement sur la chemise comme ces T-shirts fantaisie qui ont fait la gloire de l'industrie textile dans les années Mitterrand.»

Et tu vas me dire, sans déc', que tu ne portes pas d'énormes chaussures orthopédiques comme si tu avais deux pieds-bots, déformation congénitale rare quoique symétrique.

Et c'est précisément là que tu te trompes.

Techniquement, tu as peut-être raison, mais graphiquement, voire charbiquement, tu as tort : la société dans laquelle tu vis depuis vingt-trois ans, depuis le temps de production de cette intégrale de Charb, a tellement lesté tes pompes de tonnes de conneries que tu chausses du 42, non pas en pointure, mais en kilogrammes.

Tu sais, dans les années 70-80, Reiser dessinait le mouvement car la société était, à l'époque, en mouvement. Le croyait-on, du moins.

Dans les années 90-00-10, Charb a dessiné, lui, la pesanteur, la lourdeur, le statique. Charb nous a dessinés en train d'essayer de nous extraire de cette société plombée par le capitalisme, le fascisme renaissant, les obscurantismes de tous bords, la bêtise politicienne et médiatique, les dictatures d'ailleurs, au loin, mais aussi les potentats locaux, d'ici. D'une société plombée par l'absurdité de notre attachement aux symboles, aux rituels, à la tradition, à la télévision, à tous les opiums, sportifs ou non, d'un peuple auquel Charb, le communiste, a toujours cru.

Et quand Charb nous dessine, volontaires et poing levé, les pastèques qui nous servent de chausses frankesteinesques se lèvent elles aussi. Pas complètement. Un tantinet. Parce qu'on a encore du boulot à accomplir pour être libéré de ce poids. Et ne crois pas que Charb soit un pessimiste, loin de là. Pendant toutes ces années compilées ici, il nous a dit, à nous, personnages de ses dessins : «Désengluez-vous, bande de cons ! C'est long et fastidieux, mais c'est possible ! Vous êtes déjà debout, maintenant avancez !»

Alors, lectrice ou lecteur, tu vas me dire : «Ouais, je veux bien accepter qu'il y a une part en moi de ce con que Charb a dessiné à en user des centaines et des centaines de stylos-feutres mais, quand même, dans son oeuvre, il y a aussi des salauds, des enflures, des crapules, des crétins, des machos, des ordures... Il y a toute une palanquée de connards que je combats et combattrai toute ma vie, moi, femme ou homme de gauche. Et je me marre à voir leur sale gueule dessinée par Charb tout autant que de voir ces petits bonshommes à gros nez englués dans la société, comme tu dis, Luz. Alors, quoi, merde, tous cons, tous égaux ? Connerie pour tous ? Con révolution ?»

Ne va pas jusque-là, amie, ami. Les dessins de Charb portent en eux simplement ce génial constat : le connard est un con. C'est ce qui nous rapproche inévitablement de lui. Et nous empêchera toujours de le croire supérieur à nous, chère lectrice ou cher lecteur.

Bonne lecture, et «En avant !»

La bise,

LUZ