Peine de vie : et autres poèmes

Peine de vie : et autres poèmes

Quatrième de couverture

Considéré comme l'un des plus importants poètes chiliens d'aujourd'hui, Oscar Hahn n'avait encore jamais été traduit en français. Autour de larges extraits de Peine de vie, l'un de ses recueils majeurs, ce volume nous invite à un parcours poétique couvrant près de quatre décennies, depuis Art de mourir (1977) jusqu'aux Miroirs communicants (2015).

La poésie d'Oscar Hahn se caractérise par des formes concises, une netteté limpide du vers et une aptitude à embrasser un large horizon de l'expérience humaine. Elle excelle à relier les détails concrets de la vie quotidienne, les situations existentielles ou les événements historiques à une dimension réflexive proche de l'apologue. Eamour, le temps, la solitude, la mort, la chute des Tours jumelles, les guerres au Proche-Orient sont autant de thèmes susceptibles de trouver place dans ses poèmes qui allient au naturel de la diction une persuasive unité de forme et d'atmosphère. La voix d'Oscar Hahn porte l'empreinte d'une longue tradition poétique remontant au Siècle d'or espagnol, tout en manifestant une évidente aptitude à réélaborer des formes d'oralité populaire. Ni la verve ironique, ni la veine ludique ou fantastique qui se font subtilement jour dans ses poèmes ne le conduisent à perdre un juste contact avec les vérités, les énigmes et les paradoxes des destinées humaines.

Me charger de moi-même de par le monde
n'est pas chose facile
Me défaire de moi
ou me laisser abandonné en quelque lieu non plus

O. H.

OSCAR HAHN
Oscar Hahn est né en 1938 à Iquique, au nord du Chili. Emprisonné au lendemain du coup d'État de Pinochet (1973), il décide dès 1974 de quitter son pays natal pour les États-Unis. Il enseigne la littérature latino-américaine à l'Université de l'Iowa jusqu'à la fin de sa carrière. Il réside actuellement à Santiago du Chili. Poète et essayiste, il a reçu de nombreux prix, en particulier le prix Pablo-Neruda (2011), le Prix national de Littérature (2012) et le Prix Loewe international (2015).

JOSIANE GOURINCHAS
Professeur agrégé, a enseigné à Montpellier. Se consacre à la découverte, la traduction et la diffusion de poètes de langue espagnole encore inconnus en France, en particulier Oscar Hahn qu'elle a déjà présenté dans le cadre de festivals et de lectures publiques.

Extrait de Peine de vie : et autres poèmes

LA MORT EST ASSISE AU PIED DE MON LIT

Mon lit est défait : draps sur le sol
et couvertures sur le point de s'envoler.
La mort dit maintenant qu'elle va faire mon lit.
Je la supplie que non, qu'elle le laisse défait.
Elle insiste et réplique que cette nuit c'est la date.
Elle s'apprête et ajoute que cette nuit c'est sûr elle m'aime.
Je lui réponds : comment vais-je mettre des cornes
à la vie ? Elle me dit d'aller au diable.
La mort est assise au pied de mon lit.
Cette mort obstinée s'est échauffée à mon contact
et voudrait me laisser sans suc comme une figue sèche.
J'essaie de la chasser avec une énorme branche.
À présent elle dit qu'elle veut se coucher près de moi
juste pour dormir, que je ne m'inquiète pas.
Par égard je me tais car je connais sa mauvaise réputation.
La mort est assise au pied de mon lit.

*

666 RÉINCARNATION DES BOUCHERS

Et surgit un autre cheval, rouge feu : et à celui qui le montait revint le pouvoir de bannir la paix hors de la terre afin que les hommes se tuent les uns les autres.
Saint Jean, Apocalypse

Et je vis que les bouchers le troisième jour,
le troisième jour de la troisième nuit,
commençaient à fleurir dans les cimetières
comme des lys brumeux ou comme des lichens.

Et je vis que les bouchers le troisième jour,
nombreux comme étourneaux en bandes,
volaient en se poursuivant, en se poursuivant,
constellés de soufres phosphorescents.

Et je vis que les bouchers le troisième jour,
rouges du rouge sang de l'infamie,
jouaient avec sept dés faits de feu
et de pierre comme les dents du silence.

Et je vis que les perdants le troisième jour,
se réincarnaient en taureaux, en porcs ou en moutons,
et subsistaient comme des animaux sur la terre
pour être viande de boucherie.