Nouvelles d'ados : prix Clara 2016 : des ados écrivent pour des ados

Nouvelles d'ados : prix Clara 2016 : des ados écrivent pour des ados

Quatrième de couverture

Êtes-vous prêt(e) à embarquer pour des aventures qui vous transportent à travers les siècles et les continents ? Plongez dans ces nouvelles et découvrez la naissance d'un grand écrivain dans le San Francisco du XIXe, l'âme d'un violon exilé à New York, une famille fuyant les bombes en Syrie, ou encore un univers où les émotions sont des algorithmes.

D'une ville futuriste à un vol transatlantique, les histoires de Solène, Ysaline, Clara, Zoé, Irène et Estelle ouvrent une fenêtre sur les rêves et les préoccupations d'une génération qui a conscience des troubles du monde mais l'espoir chevillé au corps.

Ce prix a été créé en mémoire de Clara, décédée subitement à l'âge de treize ans des suites d'une malformation cardiaque. Destiné aux adolescents qui, comme elle, aiment lire et écrire, il est décerné par un jury présidé par Erik Orsenna et composé de douze personnalités du monde des lettres et de l'édition.

Les coups de coeur de la presse

Ce livre est recommandé par :
Catherine Schwaab - Paris-Match, novembre 2016

Extrait de Nouvelles d'ados : prix Clara 2016 : des ados écrivent pour des ados

Autrefois, ce n'était qu'un petit bourg d'une centaine d'habitants avec de petites chaumières de pierre singulières, une route de gravier. Les plantations poussaient au hasard, entre les pavés, contre la façade d'une vieille bâtisse. Rien ne venait troubler le calme de Châteaufort - un village centenaire nommé d'après les ruines parsemées dans le bourg. Face au développement des villes alentour, si jeunes et déjà si vastes, il n'eut d'autre choix que de s'agrandir. Des champs furent rachetés, des terriers de lapins comblés. La rue de la Perruche fut construite en périphérie. De petites maisons furent bâties, toutes semblables - seule la couleur des volets différait. Et en à peine une dizaine d'années, mes soeurs et moi devînmes la timide modernité du village. Nos crépis blanchâtres, nos tristes façades, nos jardins encore vierges nous donnaient l'air mortes avant même d'accueillir nos premiers habitants. Puis des familles commencèrent à nous peupler. Et cette rue, faite d'une chaussée bleu ciel et d'un trottoir rose qui serpentaient comme un enfant apprend à marcher, se remplit de sourires, de nouveaux visages, d'une jeunesse trop attendue. L'école dut ouvrir de nouvelles classes. Les colons firent pousser arbres et bosquets, fleurs et lierre. Quant à moi, j'avais été bâtie sur une des places qui parsemaient la Perruche, celle de la Fosse-aux-Loups - nom qui intriguerait les générations futures. En face de moi, la route bleue coulait d'un bout à l'autre de cette place et coupait un îlot de verdure, entouré d'une petite haie où poussaient des fruits rouges en été. Ces petites baies eurent rapidement la réputation d'être un poison auprès de tous les enfants du village, et personne n'osa jamais les goûter. Mes volets et ma porte d'entrée étaient bleus, ma façade arborait cinq fenêtres - celle d'une chambre, celle du salon, de la cuisine, et deux petites correspondant à l'escalier et à la salle de bains - à travers lesquelles j'observais, nuit et jour, le va-et-vient des voitures, des cavaliers en selle, des enfants qui se poursuivaient en patins à roulette, des chats paresseux qui se prélassaient dans l'herbe, des oiseaux qui construisaient leurs nids douillets dans les branches des arbres.

Lorsque nous n'étions que des dessins sur un plan de construction, nous étions toutes identiques. Nous prîmes vie le jour où des familles investirent nos entrailles. Elles peignirent nos murs à leur goût, aménagèrent nos jardins à leur façon. Le souvenir des premiers éclats de voix entre mes murs de briques ne s'effaceront jamais. Les rires des enfants, les pleurs des nouveau-nés, les chutes sur mon carrelage glissant, les courses-poursuites à travers le couloir de l'étage, la casserole chaude qui crépite au contact de l'évier froid. Nous autres, maisons, avons le pouvoir de tout entendre. Qu'y a-t-il de plus agréable que d'écouter les monologues d'un enfant qui essaie de trouver le sommeil ou ses improvisations maladroites lorsqu'il invente une histoire avec quelques figurines ? Un couple et ses deux enfants rejoignirent mon brasier, qui attendait qu'une flamme jaillisse d'une étincelle chaleureuse. Nous étions, tous les cinq, à l'aube d'une histoire qui ne connaîtrait jamais de fin. Cette famille venait de la ville, et les enfants, déjà assez grands, se plaignaient fréquemment. Leurs amis, leurs habitudes, leur ancienne demeure leur manquaient. Pour eux, je n'étais qu'une construction en pierre, une pierre froide et silencieuse. Ils n'avaient que faire de mes murs et ignoraient que j'entendais chacune de leurs paroles. Au bout de quelques années, les enfants quittèrent le nid. Les parents, las, vendirent vite ma carcasse déçue au plus offrant.
(...)