Chibanis, la question

Chibanis, la question

Quatrième de couverture

Les Chibanis ce sont ces Algériens, Marocains et Tunisiens de première génération venus en France au moment des Trente Glorieuses pour répondre à la demande de main-d'oeuvre.

Ces portraits bouleversants, illuminés par la dignité de ceux qui, après une vie de labeur, s'éteignent aujourd'hui dans la précarité, l'indifférence et l'amnésie publique, ouvrent nos yeux sur ceux que nous ne regardons plus, les âmes errantes de foyers sans âtre.

Cet hommage est aussi une aventure pour la reconnaissance et la justice : l'exposition créée par le photographe Luc Jennepin et sa compagne l'infographiste Sophie Pourquié, sur une composition originale du musicien Louis Sclavis, a fait le tour du pays et été présentée à l'Assemblée nationale le 29 mars 2016.

Magyd Cherfi, auteur et chanteur de Zebda, Nasser Djemaï, auteur et metteur en scène, Moncef Labidi, directeur de l'association Ayyem Zamen, Rachid Oujdi, réalisateur, Tramor Quemeneur, historien, Manu Marsetti, journaliste, Dorris Haron Kasco, artiste photographe, Bastien Cazals, instituteur, et Habib Dechraoui, directeur de Uni'Sons, y associent ici leur voix.

Né à Alger en 1970, Luc Jennepin a débuté sur les plateaux de cinéma avant de devenir photographe auteur en 1997. Il travaille dans les domaines artistiques, opéra, art contemporain, théâtre, institutionnel, publicitaire et presse, depuis vingt ans avec Sophie Pourquié, née en 1971 à Millau, infographiste et assistante-photo.

Extrait de Chibanis, la question

INTRODUCTION

Chibani au masculin, chibania au féminin, est un terme respectueux qui désigne les personnes âgées dans les pays du Maghreb. Il désigne aussi les premières générations d'Algériens, de Marocains et de Tunisiens venus en France au moment des Trente Glorieuses pour répondre à la demande de main d'oeuvre. Célibataires ou ayant laissé leur famille au pays, ils se sont installés de façon permanente dans le mode de vie précaire des foyers Sonacotra, où ils forment une population socialement invisible et politiquement muette. Installés dans un mode de vie difficile, ils doivent rester en France pour continuer à toucher pensions et retraites renvoyées en partie à leurs proches. Combien sont-ils ? Entre trois cent cinquante et guatre cent mille ? Jamais chez eux ici, plus chez eux là-bas. Âmes errantes de foyers sans âtre, perdus entre deux rives, et chaque jour moins nombreux. Où sont-ils ? Ils sont l'ombre floue des ruelles, la silhouette sans famille des cafés populaires, la mémoire emmurée de nos immeubles. Invisibles. L'objectif des auteurs était d'interpeller la nation et ses représentants avec un hommage artistique et photographique sur ceux qui symbolisent les oubliés de l'immigration du travail. Tout commence au printemps 2013, quand le photographe montpelliérain Luc Jennepin réalise les premiers portraits, en suivant des collégiens du quartier de la Mosson à la rencontre des Chibanis de la pension Adoma à Montpellier dans le cadre du festival Arabesques. Pour immortaliser «ces personnes dignes qui vivent dans un milieu indigne», Luc et sa compagne Sophie Pourquié posent le cadre, strict, exigeant. Les portraits seront réalisés en buste, sur fond noir, regards de face, mains de travailleurs apparentes. Chacun s'assoit tour à tour sur la chaise Verner Panton, chef-d'oeuvre du design, invisible à l'image. Par la suite, des prises de vue sont organisées à Paris au café social Belleville Ayyem Zamen, à Lyon au café social L'Olivier des Sages, à Marseille au cinéma Les Variétés et à Martigues au cinéma Jean Renoir.
Le musicien de jazz Louis Sclavis, les écrivains Nasser Djemaï, Magyd Cherfi, Bastien Cazals, Rachid Oujdi, Moncef Labidi, Dorris Haron Kasco, Ali Merghache... s'associent au projet. L'exposition mobile réalisée par le couple voyage durant deux ans dans tout le pays et ouvre les yeux sur ceux que nous ne regardons plus.
Des portraits illuminés par la dignité de ceux qui, après une vie de labeur, s'éteignent aujourd'hui dans la précarité, l'indifférence, l'amnésie publique. Les clichés poignants de Luc Jennepin éclairent cette face de l'histoire de l'immigration et rendent hommage à ces femmes et ces hommes avec une force saisissante. Si la question des Chibanis relève du drame social, le photographe montpelliérain né à Alger en 1970, loin du misérabilisme où, au mieux, on les cantonne, a choisi de présenter une image magnifique de ces hommes et de ces femmes. Comme dans l'exposition, ils sont ici présentés séparément, eux qui n'ont pas eu droit au rapprochement familial. Une image de courage, de noblesse et d'humanité.

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Magyd Cherfi, auteur, chanteur
VIES ET PORTRAITS

Regardez-les, ils sont pas la fête foraine mais la mélancolie muette, ils donnent l'impression d'avoir jamais ouvert la bouche tant les mots ne suffisent pas à décrire le manque. Tout le bonheur a laissé ses valises sous les yeux, faut bien poser quelque part le poids des ans comme on tatoue au fer rouge la date des regrets. Hommes et femmes, ils ont pas l'air des bains de foule, ils ne sont entourés que d'eux-mêmes, identité remarquable de ceux qu'ont pas de double. Ceux-là, on les lit sans crainte qu'apparaisse un fantôme vengeur. Z'ont pas la tentation de Mai, il est trop tard, leur Mai n'a pas enfanté de révoltes ouvrières mais de régimes autoritaires qui les ont faits orphelins. Mauvaise pioche, ils n'ont hérité que des manches qui cassent le dos. Elles, lanternes rouges même à vol d'oiseau sont derrière tout, derrière elles-mêmes la peur sans doute d'être vues, montrées du doigt Regardez ces visages qu'ont pas franchi les plates-bandes. Ils sont de la vague suivante, du temps d'avant, étiquette périmée et la peine obsolète. Pour leur sacrifice, pas de couronne d'épines ou de cortège suppliant le ciel. Ils sont vent, vagues et fumée, à peine éclos que fanés. Au fond ils n'ont été que vieux, on dit ce mot nouveau : Chibani.