De bruit et de fureur

De bruit et de fureur

Quatrième de couverture

À l'occasion des 30 ans de la mort de Thierry Le Luron, Virginie de Clausade nous livre un récit inédit sur les cent dix dernières semaines de la vie du célèbre imitateur, de la découverte de sa séropositivité à son décès.

«Hervé, mon oncle, fut le manager de Thierry Le Luron du début des années 80 à son décès. Pourtant, de Thierry, de leur histoire, je ne savais rien si ce n'est que j'avais grandi en compagnie de son chien, Teddy.
Il y a trois ans, en déjeunant avec Hervé, je lui évoquais mon envie d'écrire sur le sida et les premières années de l'épidémie. Je voulais traiter ce sujet, sans savoir encore comment. Pourquoi n'écrirais-tu pas sur Thierry ? J'hésitai mais je l'écoutai... et Thierry eut alors sur moi le même effet qu'il eut sur tous : à titre posthume, il me conquit.
Il me fallut ensuite des mois pour trouver comment relier mes sujets, pour conserver la distance qui préserve de l'obscène et métamorphose le réel en matière littéraire.
Je me suis appuyée sur les souvenirs d'Hervé, ce dont il avait été témoin, ce que Thierry et lui avaient partagé ; sur ses agendas ; sur les archives inédites de la production familiale, le Gala des Etoiles.
Je voulais narrer les débuts d'une pandémie, le destin de Thierry Le Luron s'est présenté pour l'incarner.
Voici son histoire pour raconter l'Histoire.»

Virginie de Clausade

Virginie de Clausade est romancière. Elle est l'auteur de Spécimens à disposition des jeunes filles faciles (Flammarion, 2008) et de L'Âge des promesses (Flammarion, 2010).

Extrait de De bruit et de fureur

Mercredi 10 octobre 1984

Quinze ans de carrière, ça se fête. Pour cet anniversaire, Thierry Le Luron s'offre le Carnegie Hall avec un one-man show exceptionnel, Un Parisien en Amérique. Les drapeaux français flottent sur la façade de la salle mythique. «Cette soirée au Carnegie Hall, c'est en fait un cadeau que je me suis fait dans le temple de la célébrité», dit-il.
Pour l'obtention des visas, il a demandé l'aide de sa copine Régine. A force d'offrir des nuits toujours plus belles que leurs jours aux habitués de ses clubs, elle connaît la jet set et ses secrets, les Jekyll diurnes et les Hyde nocturnes. Quelques coups de fil de la reine de la nuit ont suffi à accélérer la cadence administrative.
Thierry et son mec du moment, Jean-Pierre, sont arrivés le 1er octobre. Ils ont pris possession de leur suite au Méridien, au 119 Wes 56th Street, à trois minutes à pied du Carnegie Hall. Il a négocié le tarif de sa chambre avec le directeur de l'hôtel, un copain. 190 dollars la nuit pour s'offrir son rêve américain et impressionner sa date. Durant quelques jours, ils ont joué les touristes, avant que la brigade de Thierry ne débarque.
Le 8, en milieu de journée son équipe se pose à New York : Hervé Hubert, manager ; Gérard Russo, régisseur; Alain Martinot, sonorisateur ; Hervé Simon, accessoiriste ; Richard Lornac, pianiste, et Jean-Pierre Ribes. Daniel Varsano, l'ami fidèle, est là lui aussi.
Pour l'occasion, la radio RTL a organisé un jeu-concours pour permettre à ses auditeurs de vivre cet anniversaire au côté de l'imitateur. Ils sont trois à avoir gagné le vol, l'hébergement et, bien sûr, la soirée au Carnegie Hall.
Des journalistes du Figaro, du Point, de L'Express et de France-Soir ont également fait le déplacement, aux frais de Thierry, pour couvrir l'événement. Parce que c'en est un, d'événement, ce jeune mec de 32 ans qui s'apprête à célébrer ses quinze ans de carrière.

Il est devenu star en quelques semaines, à 17 ans, grâce à un télé-crochet dominical. Arrivé chanteur, il quitte le programme imitateur. Ces quinze dernières années, il a bossé bossé, bossé comme un dingue pour rester la vedette qu'il a immédiatement été en usant d'un genre jusqu'à lui sous-exploité, l'imitation. Ce sous-genre destiné à combler les blancs entre deux numéros devient à son contact un art à part entière. L'imitation végétait, il la fait exploser. En quinze ans, il a affûté ses armes, plus d'une centaine de voix, et affiné sa verve. Quinze ans pour voyager du petit cabaret L'Oasis, à Calais, au majestueux théâtre Marigny, avec escale au Carnegie où il s'apprête à jouer.