Etats provisoires du poème. Volume 16, Grèce : permanence des mythes

Etats provisoires du poème. Volume 16, Grèce : permanence des mythes

Quatrième de couverture

Les États provisoires du poème» fait peau neuve. Ce numéro 16 est le premier d'une nouvelle série. Désormais la revue sera consacrée chaque année à un pays ou à une langue, en relation avec la programmation du Théâtre National Populaire. Les contributions s'intéressent cette année à la Grèce. En 2017, elles feront le long voyage jusqu'au Japon.

Quels enseignements apporte aujourd'hui, pour nous Européens, la mythologie grecque ? Quelles sont les richesses à retrouver dans la langue grecque classique et moderne et, au-delà, dans les paysages et le peuple de Grèce ? La recherche de l'origine de l'identité européenne, recherche menée ces temps-ci sous des prétextes troubles et qui néglige trop souvent la réflexion et le recul, gagne à faire le voyage retour vers la patrie d'Ulysse.

Extrait de Etats provisoires du poème. Volume 16, Grèce : permanence des mythes

Alépou

Il glapit. Il piaille. Son cri lacère la nuit, aigu, râpeux. Un fort oiseau qui chasse. Qui glisse entre les branches, dans un silence de coton. Se perche, à l'affût. Surveille la terre labourée, les allées sous les arbres, les rigoles où grouillent les bêtes. Les champs cultivés. Les buissons, les herbes folles et sèches des friches. L'obscurité est tombée depuis longtemps, après que les chauves-souris, noires sur ciel rouge, se sont livrées à leurs danses erratiques puis fondues dans l'encre. Fengari a rapidement glissé de sa cimaise vers la ligne des arbres, derrière laquelle elle a disparu. Engloutie par la mer. Les chevelures végétales elles-mêmes se sont noyées dans la noirceur comme des algues.

Son cri a déchiré le sommeil. Un cri puissant, sauvage, de ceux qui étranglent, qui plantent leurs crocs dans des gorges, qui serrent les mâchoires jusqu'à ce que mort s'ensuive, qui ne lâchent rien tant qu'elle n'a pas fait son oeuvre, tant que le moindre sursaut témoigne d'un reste de vie. Qui fouaillent du bec et se gavent, et portent à leurs petits des lambeaux de chair. Duc, grand seigneur de la nuit, vêtu de duvet, féroce. Mais comme un cri de douleur, de victime égorgée, sans défense, de sang qui fuit sur la pierre et demande pitié. De bête au cou béant. Un cri d'enfance.

Quel est-il, celui qui réveille les dormeurs ? Pas un oiseau, dit l'homme. C'est Alépou. Fox, traduit-il. Ils sont deux. Un ici, l'autre là-bas. Du côté de la terre. Du côté de la mer. Ils s'appellent, se rejoignent, quelque part dans les alentours, chaque nuit. Se flairent, se mordent. Ils copiaient, lui avec ses testicules qui enflent, elle avec sa vulve dilatée. Gémissent. Gloussent. Ils chassent de conserve sous les oliviers, sur les terres bien civilisées des hommes.

Dans la paille des tombes mycéniennes, les feuilles sèches, sous les linteaux, parmi les pierres des voûtes effondrées, ils fouissent. S'ouvrent un passage vers les poulaillers. J'ai des chiens, dit l'homme. Mais les chiens dorment, repus. Alépou est un feu qui court entre les arbres tordus, illumine le temps d'un éclair les sépultures éventrées. Ses pattes soulèvent à peine les vieilles poussières, dessinent les corps absents. Il rôde autour de ce rien qui reste, hume l'air. Il se souvient. Pleure. Renifle les os qui ne sont plus.

(...)