Revue de l'art, n° 194 Restauration

Revue de l'art, n° 194 Restauration

Quatrième de couverture

Éditorial

Pierre Curie
La restauration, ou l'illusion de la permanence

Notes et Documents

Marie Louise Sauerberg
Chronique des restaurations du Portrait de Richard II à l'abbaye de Westminster

Michel Hérold
Jean Hey peintre sur verre ?
Le vitrail des Popillon à la collégiale de Moulins : bénéfices d'une restauration

Alexandra Gérard, Agathe Jagerschmidt, Yannick Vandenberghe
La restauration du Saint Georges d'Abbeville
Entre archives, analyses et histoire de l'art

Vincent Jolivet
La forêt des soupçons : la montagnola de Ferdinand de Médicis à Rome, entre réalités et fictions

Colette Di Matteo, Guillaume Kientz
La Galerie des Carrache au Palais Farnèse
De sa création à la restauration de 2013-2015

Larry Keith
Le Christ dans la maison de Marthe et Marie de Velázquez
Décoloration et restauration

Roberta Cortopassi, Frédéric Dassas, Frédéric Leblanc
La console de Bercy ou l'équilibre retrouvé

Pascal Labreuche
Marques et inscriptions apposées au revers des supports picturaux à l'occasion de restaurations

Isabelle Cahn, Christian Chatellier, Alix Laveau, Isolde Pludermacher
Le Remords sauvé de l'oubli
Un tableau de Louis-Marie Baader restauré au musée d'Orsay en 2016

Isabelle Cabillic
Brève histoire du nettoyage des peintures en France dans la première moitié du XXe siècle

Pierre-Antoine Gatier
Matériaux de la modernité et conservation d'une architecture éphémère

Nora W. Kennedy, Peter J. Mustardo
Orientations actuelles de la restauration de photographies

Bibliographie critique

Extrait de Revue de l'art, n° 194 Restauration

Éditorial

La restauration, ou l'illusion de la permanence

Riche d'un immense patrimoine qu'elle a produit au cours des siècles, notre civilisation l'entretient et le restaure depuis la plus haute Antiquité. Aussi la restauration est-elle au coeur de notre rapport à l'art et, à ce titre, ce sujet a toute sa place dans la Revue de l'Art. L'idée du présent numéro spécial entend ainsi poursuivre, dans un champ plus ample, celle d'un intéressant volume paru en 2012, Ta restauration des peintures et des sculptures, un recueil d'études de cas qui explorait toutes sortes de sujets avec l'ambition de montrer la diversité des approches possibles en fonction de critères extrêmement variés : nature, fonction et époque de l'objet, gravité des altérations, projet de présentation, etc. C'est la première fois qu'à travers un numéro spécial la Revue de l'Art s'engage sur ce thème focalisé sur la matérialité de l'oeuvre d'art, d'une actualité permanente comme en témoigne un flux continu et abondant de publications et manifestations nombreuses, traitant le sujet sous des angles variés.

Voile du temps et polémique : l'éphémère «scandale» du plafond de la Sixtine

Lorsque furent nettoyées les fresques de Michel-Ange au plafond de la Sixtine, de 1980 à 1989, des protestations s'élevèrent, cristallisées en quelque sorte dans l'ouvrage de J. Beck et M. Daley, Art Restoration. The Culture, the Business and the Scandai, paru en 19933. Les restaurateurs auraient imprudemment utilisé un solvant, le AB 57, notamment en augmentant sa puissance avec une solution d'EDLA et en ne respectant pas les consignes techniques de rinçage. Le résultat serait la disparition de finitions posées à sec par Michel-Ange, notamment de couches d'encollage, de certaines reprises également à sec, et surtout un renforcement artificiel des couleurs devenues trop éclatantes du fait de ce procédé.
Ce n'est pas ici le lieu de réfuter les allégations de Beck et Daley; G. Colalucci et son équipe y ont répondu à l'époque, notamment à l'aide d'une solide et convaincante argumentation scientifique et technique. Ce que je souhaiterais souligner ici, c'est le caractère fugace, éphémère et circonstanciel du débat autour de cette restauration (de tout débat autour de toute restauration ?). On comprend bien pourquoi un oeil de 1980 a pu être choqué par ce nettoyage tellement spectaculaire, qui non seulement sortit les figures de Michel-Ange de leur gangue de crasse, mais leur restitua un coloris déflagrant et acide pré-maniériste très surprenant. Mais qu'en est-il de nos jours, trente-six ans plus tard ? Et bien le temps a passé, simplement. Notre perception de l'oeuvre s'est habituée à ce «nouvel» état des fresques qui est entré peu à peu dans notre inconscient collectif, et s'est intégré ainsi à notre culture visuelle. Questionnons aujourd'hui un jeune historien de l'art ou un simple amateur : c'est bien l'état noirci et peu lisible d'avant la restauration qui lui paraîtra scandaleux, et non celui d'aujourd'hui. On voit par-là que non seulement une oeuvre vieillit, mais que sa perception évolue avec le temps et change au gré des fluctuations du goût et des modes. Une oeuvre n'est pas un objet immuablement figé dans sa matérialité ; elle est phénoménologiquement le résultat de l'intention de l'artiste - vite trahie par le vieillissement des matériaux - jugée à l'aune versatile d'un regard du public sans cesse changeant au cours du temps. Et que sont cinq années de polémique - et d'une polémique entretenue par des personnes extérieures à l'action - au regard de cinq cents années d'existence de l'oeuvre, et de son avenir que l'on souhaite encore très long ?
Lieu commun en restauration, le mot «prudent», galvaudé en permanence, appelle un commentaire. Tour d'abord, on ne peut guère qualifier de restauration, à proprement parler, une intervention imprudente. Les professionnels sont par définition prudents - leur formation les y oblige. La prudence est, selon le Trésor de la langue française, une «qualité, attitude d'esprit de celui qui prévoit, calcule les conséquences d'une situation, d'une action qui pourraient être fâcheuses ou dangereuses moralement ou matériellement, et qui règle sa conduite de façon à les éviter.» C'est donc une notion très abstraite que cette «qualité, attitude d'esprit» que l'on plaque sur toutes sortes d'opérations techniques, elles, bien réelles, un «nettoyage prudent», un «allégement prudent», un «dégagement prudent», etc. Cette métonymie renvoie en fait au geste du restaurateur dont nous venons d'écrire qu'il n'est pas restaurateur s'il n'est pas prudent...

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