Défense légitime

Défense légitime

Quatrième de couverture

Comment peut-on défendre cet homme ? Cette question, j'ai dû trouver les mots pour y répondre...

Directrice d'établissement pénitentiaire, Véronique Sousset choisit en 2008 de passer «des barreaux au barreau» en devenant avocat, pendant quatre ans. Durant cet intervalle, elle est commise d'office dans une affaire terrible qui peut faire vaciller toute foi en l'homme : elle accepte la défense d'un père meurtrier de son enfant. Elle va alors éprouver le sens de son engagement. Comment se confronter à la part la plus sombre de l'humain ? Un homme se réduit-il à son acte aussi effroyable soit-il ?
Dans ce procès de l'indicible, elle est allée chercher les mots pour répondre à cette question maintes fois posée : Comment défendre un monstre ?

Extrait de Défense légitime

Est-ce aisé de dire que l'on est un monstre ?

«Monstre», un des rares mots de la langue française qui ne rime avec aucun autre. Du latin monstrum : phénomène singulier avant que de désigner un être qui fait horreur. Je n'en avais jamais côtoyé de si près. J'ai fait sa connaissance. Rien n'efface cette expérience. Abasourdie, on baisse le regard dans un premier temps, puis on lève la tête pour lui faire face.
Me voilà devant toi ? Vous ? Comment s'adresse-t-on à un monstre ?
Je choisis «vous», autant pour la distance qu'il permet que parce que vous n'êtes pas qu'un.
Vous n'avez pas été un allié, vous n'êtes pas un ami mais vous êtes plus qu'une connaissance. Je vous ai rencontré, de ces rencontres singulières, terriblement humaines.
Nos mots se sont adressés, nos voix se sont entendues. Vos silences ont fait écho, mon timbre a résonné. Je vous ai porté et vous m'avez apporté, mais je suis restée, aux yeux de l'opinion, l'avocat d'un salaud.
Je deviendrai au fil des audiences le salaud d'avocat. La doxa a toujours raison. Alors, pour conjurer l'opinion, je me suis dépêchée de trouver un sens à votre défense, avant que ce qui nous faisait converger l'un vers l'autre ne tourne à l'hostile.
J'ai commencé avec vous par la fin, puisque vous reconnaissiez l'ensemble des faits, que vous étiez coupable et responsable de vos actes. Commencer par la fin, c'était le sens de votre histoire, celle qui allait devenir la nôtre.
Cette histoire que vous aviez débutée sans moi, dans laquelle j'allais m'insinuer par obligation et tenter d'y inscrire une suite.
J'ai soulevé le point final que vous aviez déjà mis, afin d'entrevoir les points de suspension et reprendre du début.
La question qui m'agite est la suivante : est-on un monstre parce que l'on a commis une monstruosité ? Se peut-il qu'émerge de cette gangue la question de l'inhumain dans l'humain et puis-je la faire partager ?
Je me souviens vous avoir posé la question dans une salle bondée au premier matin du procès : «Est-ce aisé de dire que l'on est un monstre ?»
Cette question uppercut vous sonne et je vous somme d'y répondre face à la foule compacte dont la rumeur nous parvient chaque jour, dans la salle de la cour d'assises.
Je me redresse, fais claquer ma manche noire en plongeant mes yeux tour à tour dans les vôtres et dans ceux de la foule qui guette jusqu'à mes battements de cils.
Je vous repose la question : «Est-ce aisé de dire que l'on est un MONSTRE ?»
J'appuie sur ce dernier mot, je m'accroche à vos lèvres qui ne peuvent plus sourire et vous me répondez incrédule, avec ce ton bêtement ingénu : «OUI ?» Un oui interrogatif.
(...)