La fin de l'hospitalité : Lampedusa, Lesbos, Calais... : jusqu'où irons-nous ?

La fin de l'hospitalité : Lampedusa, Lesbos, Calais... : jusqu'où irons-nous ?

Quatrième de couverture

Nous avons parcouru l'Europe, de la «Jungle» de Calais au centre de réfugiés caché dans les hangars de l'aéroport de Tempelhof à Berlin.
Nous avons vu des barbelés prospérer dans les prairies. Des murs pousser comme des champignons.
Nous avons vu l'étranger cesser d'être un hôte pour devenir un ennemi, un barbare qu'il faut éloigner, repousser, ne plus voir.
Toutes les civilisations anciennes s'accordaient sur un point : faire de l'étranger un hôte.
Nous sommes en train de faire l'inverse, de transformer l'hôte en étranger.
Jusqu'à quand ?

Fabienne Brugère est professeur à l'université Paris 8. Elle est notamment l'auteur de La Politique de l'individu, La République des Idées/Seuil 2013. Guillaume Le Blanc est professeur à l'université Paris-Est Créteil. Il est notamment l'auteur de Courir : Méditation physique, Flammarion, 2012.

Les coups de coeur de la presse

Ce livre est recommandé par :
Juliette Cerf - Télérama du 18 janvier 2017

Extrait de La fin de l'hospitalité : Lampedusa, Lesbos, Calais... : jusqu'où irons-nous ?

Ce livre est né à Calais. Il a été écrit jusqu'au démantèlement de la «Jungle», qui a commencé le 24 octobre 2016. Là-bas, nous avons vu des demandeurs de refuge partir dans des bus vers des centres d'accueil et d'orientation, encadrés par des policiers, par des bénévoles, sous l'oeil des caméras, formant de maigres rangées de résignation et de soulagement entre les barrières. Là-bas, nous avons aussi vu d'autres demandeurs disparaître des radars dans l'espoir de passer enfin en Angleterre, la terre promise. Les autorités ont décrété que ce rêve était déraisonnable et qu'il fallait songer à revenir sur terre. Pour beaucoup, cela a signifié la fin de la mer, l'effacement des paquebots et le retour sur les routes, les bus, pour aller au fond de la France, au plus loin de l'Angleterre. Là-bas, nous avons parlé avec eux. «Vivants. Vivants. C'est le principal, nous sommes vivants, et ce n'est pas beaucoup plus qu'être en vie après avoir quitté la sainte patrie 1», nous ont-ils dit. Là-bas, nous les avons vus allumer des petits feux dans la Jungle pour faire disparaître leur vie d'ici et pouvoir renaître ailleurs, selon la tradition afghane ou syrienne. Nous avons vu une immense fumée noire s'élever au-dessus des tentes, des dunes, de la mer. Et nous les avons vus s'éloigner, confondus avec leur sac à dos, tandis que d'autres restaient. Était-ce là l'hospitalité tant attendue, la main tendue de la France vers les demandeurs de refuge ? La rhétorique politique est cruelle. Elle a signalé où étaient les priorités : d'abord le démantèlement, ensuite les centres d'accueil. On ne s'est pas vraiment ému de cet ordre de présentation. Quoi ? Aurions-nous à ce point oublié l'idée d'hospitalité ? Le démantèlement de la «Jungle» pourrait-il être autre chose qu'un moyen ? Et qu'est-ce qu'une politique d'accueil dans des centres où il n'est possible de rester que trois mois ? Et après ? Est-ce cela, notre époque ?
Nous n'avons pas voulu en rester aux livres. Nous avons entrepris plusieurs voyages dans l'Europe d'aujourd'hui. Nous nous sommes rendus à Berlin dans un ancien aéroport et nous avons vu le camp de Tempelhof, principal lieu d'accueil des migrants en Allemagne. Nous sommes allés à Calais et nous avons vu ce qu'était un bidonville dans la France de 2016. En Macédoine à la frontière grecque. Au nouveau camp de migrants à Grande-Synthe, dans une ancienne linière. Nous avons parcouru l'Europe à la recherche d'une idée de l'hospitalité. Savons-nous encore accueillir ? Nous avons vu des barbelés prospérer dans les prairies. Des murs pousser comme des champignons. Sous nos yeux, nous avons vu l'étranger cesser d'être un hôte pour devenir un ennemi, un barbare qu'il faut éloigner, repousser, ne plus voir. Toutes les civilisations anciennes s'accordaient pourtant sur un point : faire de l'étranger un hôte. Nous sommes en train de faire l'inverse, de transformer l'hôte en étranger. En cessant d'accueillir, nous éloignons des mondes qui sont pourtant là, nous fabriquons de l'invisibilité et croyons ainsi pouvoir gommer des vies humaines qui frappent à notre porte. «On se débarrasse de ces êtres humains. Est-ce que quelqu'un a une objection ? Non. Des murs tout autour et c'est réglé. Quand on ne voit plus quelqu'un, il n'y a plus personne l.» Faire qu'il n'y ait plus personne là où il y a quelqu'un, c'est le contraire de l'hospitalité, c'est l'inhospitalité. Or l'inhospitalité devient hostilité ou haine.