La nuit du second tour

La nuit du second tour

Quatrième de couverture

Le soir du second tour des élections présidentielles la ville s'embrase, le pire est arrivé. David se retrouve à déambuler face aux émeutes et à sa vie ratée. Mina, elle, a préféré s'embarquer sur un cargo vers les Antilles pour ne pas assister à la débâcle. Deux êtres en proie à l'impuissance d'aimer qu'une nuit de cataclysme va profondément changer. Deux voyages intérieurs qui s'entremêlent en fiévreuses et subtiles sinuosités.

Eric Pessan poursuit une oeuvre singulière, souvent mélancolique, explorant les liens étroits entre la vie intime et le désarroi collectif, qui empêche parfois jusqu'à la possibilité de se réinventer.

Les coups de coeur de la presse

Ce livre est recommandé par :
Muriel Steinmetz - L'Humanité du 13 avril 2017
Jérôme Garcin - L'Obs du 19 janvier 2017
Nils C. Ahl - Le Monde du 19 janvier 2017

Extrait de La nuit du second tour

Il y a le feu sur terre

pendant ce temps, avec patience et minutie, un homme découpe sa carte d'électeur. Il a de grands ciseaux dans sa main droite et il taille de petits carrés de moins d'un centimètre de côté. Il pense - mais trop tard - aux guirlandes de bonshommes qu'il réalisait enfant avec des papiers de couleur, ces enfilades de silhouettes siamoises soudées par les mains et les pieds. C'est ce qu'il aurait dû faire : une farandole d'imbéciles et criminels électeurs dansant sur les décombres d'un monde qu'ils viennent de mettre à sac

au même instant, un homme et une femme essuient mutuellement les larmes qui coulent sur leurs joues. Ils n'arrêtent pas de pleurer, chacun contaminé par l'émotion de l'autre ; ils ne savent comment faire cesser la réaction en chaîne. De ses pouces, l'homme sèche les larmes au coin des yeux de la femme tandis qu'elle presse ses paumes sur le visage de l'homme. Bientôt, la tristesse qui les unit attirera leurs bouches l'une contre l'autre, les vêtements tomberont et ils feront l'amour en urgence, là, sur le canapé, dans l'évidence des corps, devant le téléviseur allumé, honteux de l'indécence qu'il y a à ressentir du désir un tel soir, étonnés de la fermeté de leurs gestes, de la rapidité et de l'intensité de leur orgasme

et un homme n'en finit pas de passer des coups de fil, de crier sa colère, d'évoquer une révolution, des bains de sang, une réaction, un coup d'État, la nécessité de ce qu'il nomme un printemps français. A peine raccroche-t-il qu'il appelle un nouvel interlocuteur, il a besoin de former des bataillons, d'entendre d'autres voix outragées, de partager sa détresse, de faire rouler dans sa bouche des expressions graves et imposantes, de parler de désobéissance civile, de terrorisme, de résistance, de maquis. Il va et vient, de la cuisine au salon, du salon à la cuisine, tournoyant sans se fatiguer autour de la table. Il est entré en guerre ce soir, le combat a commencé verbalement

il y a aussi celle qui se tient debout et tremblante dans la chambre où dort son enfant, elle écoute dans le noir la respiration du nourrisson et murmure pour elle-même Mais dans quel monde t'ai-je donc projeté ?

alors un homme ouvre cette fameuse bouteille achetée en vue d'une fête à venir et il fait couler le vin grenat dans un verre ballon, le respire, admire longtemps sa robe et respire ses arômes de fruits rouges avant de le porter à ses lèvres. Il est seul et il sait qu'il n'aura plus l'occasion d'éprouver de la joie avant de longues années

et un homme allume son ordinateur et poste frénétiquement sur les réseaux sociaux des statuts indignés, des chansons antifascistes, des dessins coupés-collés dont l'humour frôle le désespoir

et toujours il s'en trouve pour s'organiser, se réunir en urgence, débattre solennellement, voter des plans d'action, convoquer la pensée de quelques philosophes ou d'hommes politiques historiques dans un grand désordre entrecoupé d'engueulades et de coups de sang

(...)