Clinique de la réalité psychique

Clinique de la réalité psychique

Quatrième de couverture

SOUS LA DIRECTION DE MARTIN RECA

La réalité psychique est la principale découverte freudienne. La croyance en son efficacité est une marque distinctive du psychanalyste dans l'écoute de son patient. Cette notion est aussi le point commun de toutes les thérapies issues de l'enseignement freudien.
Souvent confondue avec l'expérience subjective en général, la réalité psychique a, pour Freud, un statut bien particulier. Instance et modalité de fonctionnement ne devant plus rien à la réalité matérielle, occupant l'esprit du sujet et le poussant à agir comme à rêver, elle se pense ou s'observe sur le mode de l'accompli. Ce n'est pas l'objet lui-même qui serait réel mais sa qualité inconsciente.
Ce livre, qui réunit des contributions originales de psychanalystes d'orientations différentes, permet une riche exploration de ce concept et de son usage dans la cure.

Alain Braconnier - Catherine Chabert - Christine Frisch-Desmarez - Alain Gibeault - Bernard Golse - Patrick Guyomard - Didier Houzel - Laurence Kahn - Vassius Kapsambeus - Sylvain Missonnoer - Martin Reca - Daniel Widlöcher.

Extrait de Clinique de la réalité psychique

De l'imaginaire à la réalité psychique : les chemins de l'écoute
DANIEL WIDLÖCHER

Écoute analytique et communication narrative

Quand nous rencontrons un nouveau patient, une personne qui vient nous voir parce qu'on le lui a conseillé, deux positions extrêmes sont possibles. Dans le premier cas, elle précise : «Je viens vous voir de la part de Monsieur X; je viens parce que j'ai des problèmes, etc.; alors, il faut vous dire une chose; moi, je n'ai pas eu de mère, j'ai été élevé par une belle-mère...» Et nous entrons dans l'histoire de notre patient. Nous avons la possibilité, au bout d'une demi-heure, de rédiger une observation : «Monsieur X est venu me consulter, il avait des problèmes, ses symptômes étaient là, il m'a parlé de ceci et de cela, de sa vie, et je l'ai trouvé un homme comme ceci et comme cela, mais, au fond, il ne nous a pas dit grand-chose.» Et puis, il y a une autre circonstance, plus rare. Quelqu'un qui dit venir «sans savoir pourquoi», à qui nous demanderions alors : «Ah, mais qu'est-ce que ça vous fait de venir me voir ?» et qui nous répondrait : «Pas grand-chose.» Nous pouvons alors lui demander : «Oui ? Et vous pensez à quoi en ce moment ?» Et, tout d'un coup, nous voilà entrés dans le vif du sujet, avec quelqu'un qui va progressivement nous ouvrir à son écoute interne, à l'écoute qu'il a de lui-même. Cela va nous permettre, à nous, d'avoir à la fois une écoute de lui et une écoute de nous-mêmes dans la situation. Il est évident que c'est cette seconde situation que nous cherchons à développer.
Il est aussi certain que l'organisation institutionnelle, la manière dont nous travaillons, le «bien pensé» qu'ont les patients de ce qu'ils vont faire avec nous, entraînent souvent une approche superficielle du patient, qui va nous engloutir dans des éléments biographiques, parfois même bien analysés ; bref, dans une relation interpersonnelle ; mais il restera de cette rencontre une personne qui nous parle, mais non une personne qui pense avec nous. C'est au fond cette distinction que je veux établir, car je crois que, quel que soit l'intérêt de passer du temps avec une personne qui parle avec nous, ce que nous attendons de quelqu'un, dans le meilleur de notre travail psychanalytique, de notre orientation de pensée, c'est de nous trouver tout à coup confronté à quelqu'un qui s'interroge sur ce que nous pensons et sur ce qu'il pense dans la situation présente. Je dirais que la réalité psychique est cette matière qui va s'exprimer dans un travail d'inter-écoute, dans un travail d'écoute partagée où nous allons pouvoir accéder à un «ça pense» du patient, qui va déclencher en nous un «ça pense» qui se mobilise à l'écoute de cet autre. Une dimension d'inter-écoute, d'écoute associée donc, qui nous permet d'entrer dans quelque chose d'autre, à savoir ce que je me suis permis d'appeler parfois une «co-pensée». Nous sommes mobilisés par la pensée d'un autre, et le patient se mobilise progressivement à notre écoute, ce qui entraîne un dialogue, une co-écoute, une écoute partagée de sa pensée et de la mienne qui va nous éloigner - tout au moins dans un certain nombre de circonstances - du récit narratif qu'il s'apprêtait à nous donner. Ce que j'appelle la réalité psychique, c'est précisément ce qui va apparaître au-delà de la communication interpersonnelle, intersubjective, qui est l'objet de la pensée, la matière même de la pensée, de la personne qui est en face de moi et de la manière dont cette pensée-là m'anime, me mobilise, m'irrite, m'angoisse, m'intéresse, ce qui va être mon propre écho à sa pensée.
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