Paris, capitale du tiers monde : comment est née la révolution anticoloniale (1919-1939)

Paris, capitale du tiers monde : comment est née la révolution anticoloniale (1919-1939)

Quatrième de couverture

Ce livre retrace l'expansion, au cours de l'entre-deux-guerres, de l'anti-impérialisme mondial, mouvement dans lequel Paris joua un rôle de tout premier plan. La Ville Lumière accueillit en effet d'innombrables futurs leaders tiers-mondistes qui vinrent y faire, sans même le savoir, leur formation politique - formation qui, en retour, les mènera vers l'une des plus fantastiques déflagrations révolutionnaires de l'histoire.
Dans ce Paris incroyablement cosmopolite où affluaient les âmes errantes venues du monde entier, on pouvait ainsi croiser Hô Chi Minh, Zhou Enlai, Léopold Sédar Senghor, C. L. R. James, George Padmore, Messali Hadj ou le révolutionnaire indien M. N. Roy. En étudiant le contexte sociopolitique parisien dans lequel ces apprentis activistes évoluaient, ce livre nous plonge dans des complots d'assassinat prétendument ourdis par des étudiants chinois, dans des manifestations menées par des nationalistes latino-américains, ou simplement dans la vie quotidienne des ouvriers algériens, sénégalais ou vietnamiens.
Sur la base de rapports de police et autres sources de première main, Michael Goebel montre le rôle de force motrice essentiel joué par les mouvements migratoires et les interactions vécues au sein des milieux immigrés dans le développement de l'opposition à l'ordre impérial mondial, qui a fait se croiser les histoires de peuples issus de trois continents. S'appuyant sur les travaux de l'histoire globale et impériale, et sur les études des questions migratoires et "raciales" en France, ce livre ne propose rien de moins qu'une compréhension renouvelée des origines de l'idée de tiers monde et de tiers-mondisme.

Michael Goebel est historien. Il enseigne l'histoire globale et de l'Amérique latine à la Freie Universität de Berlin.

Les coups de coeur de la presse

Ce livre est recommandé par :
Maxime Laurent - L'Obs du 2 février 2017
Julie Clarini - Le Monde du 9 février 2017

Extrait de Paris, capitale du tiers monde : comment est née la révolution anticoloniale (1919-1939)

Extrait de l'introduction

Quelques années après la fin de la Grande Guerre, deux hommes appelés à écrire certaines des pages les plus célèbres de l'histoire du XXe siècle élurent domicile dans un même petit quartier situé aux abords de la place d'Italie, à Paris. Tandis que le célèbre révolutionnaire vietnamien Hô Chi Minh, alors connu sous le nom de Nguyen Ai Quoc («Nguyen le Patriote»), vivait au 6, villa des Gobelins entre 1919 et 1921, le futur Premier ministre chinois Zhou Enlai prenait ses quartiers quelques mois plus tard au 17, rue Godefroy, de l'autre côté de la place d'Italie (voir figure 1), au moment où Hô traversait la ville pour s'installer dans le XVIIe arrondissement, où il venait d'être embauché comme retoucheur de photos. Depuis leurs petits appartements parisiens, théâtre d'allées et venues quotidiennes de révolutionnaires tels que Deng Xiaoping, dix-neuf ans à l'époque, Hô et Zhou animaient des réseaux politiques planétaires. Leurs biographes considèrent généralement pour acquis qu'ils se sont rencontrés à Paris*1. Même si on ne dispose guère de preuves concrètes de cette rencontre, on sait qu'ils évoluèrent sur une scène extraordinairement cosmopolite. Le Paris de l'entre-deux-guerres abondait d'«âmes errantes [...] venues du monde entier», pour reprendre les termes du poète afro-américain Langston Hughes. En ouvrant une fenêtre sur ce monde, la Ville Lumière les aida à se trouver, comme l'affirmera Léopold Sédar Senghor en se remémorant l'«esprit de Paris» à cette époque. Au cours de ce processus, les «âmes errantes» venues d'Afrique, d'Asie et d'Amérique latine ont dressé les contours d'un nouvel ordre mondial postimpérial qui prendra plus tard le nom de «tiers monde» ou de «pays en développement».
En retraçant cette histoire, je ne suis pas le premier à relever l'exaltant cosmopolitisme de la vie intellectuelle parisienne ni le fait que la ville constituait l'un des principaux marchés mondiaux d'échanges d'idées dans les années 1920 et 1930. Célébrée dans d'innombrables livres et films comme le Gay Parée, terrain de jeux des bohèmes avant-gardistes du monde entier, la ville vit aussi se former en son sein des regroupements politiques de dizaines d'individus originaires d'Afrique, d'Asie et d'Amérique latine qui furent amenés à jouer un rôle de premier plan dans la vie politique et intellectuelle de leurs pays d'origine après la Seconde Guerre mondiale. La liste des futurs dirigeants du tiers monde qui élurent provisoirement domicile à Paris durant l'entre-deux-guerres est impressionnante : outre Hô, Zhou et Senghor, on y trouve aussi de nombreux représentants de l'élite postcoloniale de pays nord-africains et d'autres colonies et protectorats français, une bonne partie des hiérarques du Parti communiste chinois, des révolutionnaires indiens ainsi que de nombreux intellectuels d'Amérique latine et des Caraïbes. Comme l'écrivain jamaïcain Claude McKay en 1937, ils sont nombreux à avoir relaté leur expérience en évoquant ces «expatriés cosmopolites» qui se «mêlaient les uns aux autres avec tolérance et convivialité».
La probabilité, à l'aune de la géopolitique mondiale de l'entre-deux-guerres, que ce cosmopolitisme eût des retombées politiques ne passa pas inaperçue à l'époque. Durant son escale d'un mois en 1927, alors qu'il revenait d'un congrès anti-impérialiste à Bruxelles financé par le Komintern pour regagner son Massachusetts natal, Roger Nash Baldwin, défenseur des droits civiques diplômé de Harvard, décrivit Paris comme la «capitale des hommes sans pays». Outre ses milliers d'exilés venus d'Europe centrale et de l'Est, d'antifascistes italiens et d'expatriés des Amériques, Paris était aussi le «centre névralgique de l'agitation des populations coloniales françaises. Des hommes à la peau noire, brune et jaune [pouvaient] y défendre leur volonté de se libérer de la France en tant qu'égaux des autres citoyens français, sans craindre d'être victimes de discrimination raciale. Le Kuomintang chinois [avait] choisi Paris comme centre. La nouvelle Ligue contre l'impérialisme et l'oppression coloniale, qui [unissait] toutes les populations coloniales opprimées aux travailleurs d'Europe, [avait] aussi choisi d'y installer son siège [...]. Rien, parmi les nombreuses colonies étrangères de New York ou Chicago, ne [pouvait] être comparé à leur dynamisme. Elles sont venues chez nous pour avoir du travail et de l'argent ; les immigrés de Paris y sont allés pour la fièvre politique, pour la camaraderie en exil».