Le libéralisme est un humanisme

Le libéralisme est un humanisme

Quatrième de couverture

«Diriger c'est servir» : Robert Leblanc prône, expérience à l'appui, l'idée qu'un patron a aussi pour mission de créer les conditions pour que chacun dans l'entreprise, quelle que soit sa place, se sente investi d'une responsabilité et sache sa dignité reconnue. Ce qui n'empêche nullement l'exigence du développement durable donc rentable de l'entreprise. Au contraire ! La réussite n'est durable que si toutes les parties prenantes y trouvent leur compte. Et c'est possible.
Les entreprises et les talents ont besoin de liberté, donc de confiance, pour s'épanouir. Cela implique le respect de l'autre et de soi-même. Robert Leblanc ose parler d'amour ! Et il défend la place de l'humain dans un monde de plus en plus complexe. C'est à ce titre qu'il voit dans le libéralisme une voie d'épanouissement individuel et collectif, une possibilité pour tous de servir le bien commun, c'est-à-dire un humanisme au sens propre.

Robert Leblanc, polytechnicien, président d'Aon France après une carrière dans le domaine de l'assurance, est membre du mouvement des EDC (Entrepreneurs et dirigeants chrétiens), qu'il a présidé de 2010 à 201k. Il est président du comité d'éthique du Medef.

Extrait de Le libéralisme est un humanisme

1.

«Aime-les !»

Alors que j'étais jeune directeur général d'une société d'assurances - une filiale d'Axa -, j'ai dû un jour prendre la parole devant le personnel. J'avais bien préparé mon allocution : j'ai dit ce que j'avais à dire. Mais je l'ai mal dit. Cela ne m'a pas échappé, pas plus qu'au directeur des ressources humaines, qui m'a parlé d'hémisphère gauche et d'hémisphère droit, d'autres choses encore que j'ai oubliées - sauf une seule, qui ne m'a jamais quitté depuis. Il m'a dit : «Aime-les !»
Cela m'a travaillé. Qu'est-ce qu'il voulait bien dire par là ? Comment aimer ensemble des centaines de personnes, sans connaître chacune d'entre elles ?

L'attention aux autres m'a été enseignée dès mon enfance par une famille très soucieuse du bien commun. Comme tous les enfants ou presque, quand je faisais des difficultés pour finir mon assiette, on me disait : pense à ceux qui n'ont rien à manger ! Mais pour qui vivait comme nous à Casablanca, «ceux qui n'ont rien à manger», c'étaient les enfants au coin de la rue. Dans le Maroc des années soixante, les contrastes sociaux étaient violents. Tandis que les familles françaises encore présentes vivaient dans un monde plus moderne que les campagnes françaises de l'époque - ma belle-famille, en Bretagne, a eu le téléphone bien plus tard que nous, sans parler des salles de bains -, le Moyen Âge était à nos portes, avec ses mendiants, ses estropiés, ses aveugles, ses lépreux... Je me souviens de ces enfants aveugles aux orbites vides et rouges que je n'osais pas regarder en face, tout comme je ne pourrai jamais oublier cette vieille lépreuse assise sur le trottoir près du marché où, enfant, j'accompagnais ma mère ou ma grand-mère ; ses doigts, sa bouche et son nez étaient rongés par la maladie ; les pièces que les passants lui donnaient étaient jetées dans sa bouche. Depuis lors, je sais que l'argent peut être sale.
J'ai donc été éduqué avec un souci viscéral de l'autre, une attention permanente au plus pauvre. Quand nous partions pique-niquer à la campagne le dimanche, ma mère préparait toujours des sandwichs à donner aux paysans ou à leurs enfants qui se joindraient à nous. Mais les aimions-nous pour autant ? La question nous aurait surpris si on nous l'avait posée à l'époque.

Aime-les ! Pas seulement au moment de parler devant les équipes, mais tous les jours. J'ai été heureux d'entendre récemment, dans un autre contexte, le directeur général de notre principale unité dire au comité d'entreprise : «La règle du succès, c'est d'aimer les gens.» A la fin d'un séminaire commercial de l'entreprise que je dirige maintenant, j'ai expliqué que nos forces et nos faiblesses collectives étaient les faces opposées d'une même manière d'être, qu'on pouvait difficilement valoriser nos forces sans accepter nos faiblesses ; et je me suis risqué à conclure : «Au fond, on s'aime comme on est. Oui, on s'aime...» Nombreux sont alors venus me témoigner que ce que je leur avais dit rejoignait ce qu'ils ressentaient. Cette expérience peut surprendre ceux qui se font une autre idée de la vie en entreprise. Pourtant, je ne vis pas sur un îlot de prospérité et de béatitude, coupé des cris du monde ; s'il est vrai que l'assurance reste un secteur relativement privilégié, la concurrence y est rude et beaucoup d'entreprises traversent une période difficile, tout comme la nôtre il y a quelques années.
(...)