Nous avons fait l'amour, vous allez faire la guerre : journal

Nous avons fait l'amour, vous allez faire la guerre : journal

Quatrième de couverture

«Faites l'amour, pas la guerre», «Il est interdit d'interdire», «Peace and love», «Tout, tout de suite»... Nous sommes nombreux qui avons agi, qui avons vieilli, la tête farcie de ces belles illusions, accommodant avec le catéchisme soixante-huitard un zeste de gauchisme et une pincée de dévotion socialiste, libérale ou libertaire.
Il en est résulté une génération, la mienne, d'enfants gâtés. Dans cette époque, nous avons été - ô combien ! - des privilégiés, et, au fond, d'allègres décadents. Ce sentiment, coloré d'une pointe de nostalgie, n'a cessé de me traverser quand je me suis replongé dans le Journal que je tiens depuis plusieurs décennies. J'ai eu, tout au long de ces années, la chance de côtoyer beaucoup de dirigeants, beaucoup de figures qui occupaient, qui occupent encore le devant de la scène.
Je livre, sans fard, les carnets inédits de ces rencontres où s'entrecroisent Valéry Giscard d'Estaing, François Mitterrand, Simone Veil, Raymond Barre, Nicolas Sarkozy, mais aussi François Pinault, Vincent Bolloré, Antoine Bernheim ou encore Jean-Edern Hallier, Arielle Dombasle, Philippe Sollers ou Bernard-Henri Lévy...
Ce témoignage est, je crois, le reflet vivant d'un moment charnière de notre histoire.»
J. B.

Éditorialiste au Figaro pendant près de quinze ans, Jean Bothorel est l'auteur de nombreuses biographies dont celles de Valéry Giscard d'Estaing, de Jean-Jacques Servan-Schreiber et de Louise de Vilmorin.

Les coups de coeur de la presse

Ce livre est recommandé par :
Marie-Dominique Lelièvre - Le Magazine Littéraire, avril 2017

Extrait de Nous avons fait l'amour, vous allez faire la guerre : journal

1981

10 mai 1981

Il est minuit passé. Enfin chez moi. Le quartier de l'Opéra était étrangement calme. Quel dimanche ! A 17 heures, les premiers sondages sortis des urnes annonçaient un léger avantage à François Mitterrand. A 19 heures, l'avantage se confirmait et la nouvelle s'est répandue dans Paris. Au journal, une bande de joyeux lurons menée par le compagnon de France Roque, Dominique Harispuru, une sympathique caricature de la droite excentrique, insolente et mondaine, a bientôt surgi dans l'escalier qui monte vers la salle de rédaction en hurlant : «On a gagné ! On a gagné ! On a gagné !...» Tout le monde se marrait, à l'exception de quelques culs serrés prenant l'événement très au sérieux. Dès 20 h 01, les héros du PS pavoisaient tandis que Mitterrand se faisait attendre, peaufinant son entrée en scène. Je me suis rappelé ce mot de PVP : «Un homme qui s'est livré à la comédie du faux attentat de l'Observatoire peut tout oser, et l'homme qui s'en est relevé peut tout espérer.»
Quant à moi, je n'ai pas quitté le journal et me suis fendu de trois éditoriaux. D'abord les deux feuillets traditionnels du «Point de vue du Matin» que nous avions prévu dans l'hypothèse d'une réélection de Giscard. En somme, le service minimum. Un pensum nourri de tous les clichés qu'inspire la défaite après une victoire tant attendue. La déception, la tristesse, voire la gueule de bois...Je terminais par un couplet laudatif en direction de Rocard qui, s'il avait été le candidat socialiste, aurait peut-être, etc., etc. Un couplet auquel je n'adhérais pas, n'ayant jamais eu la moindre considération pour les talents que l'on prête à Rocard. Ensuite, cinq feuillets - qui seront publiés ce lundi - célébrant la victoire «historique», évidemment historique, de Mitterrand et signés par Claude Perdriel. Le grand jeu. Dès 15 heures, le «papier» était validé par Claude et Virieu. Avec Claude, l'exercice est facile. Il ne modifie quasiment rien. Il a quelques tics : il n'aime ni les conjonctions de coordination ni les adverbes d'affirmation ou de doute, comme «certainement», «assurément», «apparemment»... Enfin, huit feuillets qui feront la une de mardi, signés, cette fois, par Pierre Mendès France. La première version lui a été déposée vers 16 heures, rue du Conseiller-Colignon. Elle m'est revenue à 18 heures. En marge, quelques corrections. L'écriture «pattes de mouche» de Mendès m'est toujours aussi difficile à déchiffrer, en dépit de dix années de collaboration. Je l'ai appelé à 18 h 30, l'élection de Mitterrand ne faisait alors plus aucun doute. «Eh bien voilà... Il est là où il a toujours rêvé d'être... Quel Président sera-t-il ?» Je mentirais si je disais qu'une note d'allégresse animait sa voix. Amusant aussi : dans l'article, il a atténué les trois ou quatre phrases où j'avais usé de qualificatifs très gratifiants, voire un peu lyriques, à l'égard du nouveau chef de l'État.
Mendès n'a jamais aimé Mitterrand. Encore moins depuis Mai 68, quand celui-ci s'est joué de lui en le poussant en première ligne. L'un et l'autre s'observent depuis des décennies avec autant de mépris que de détestation. Pour Mendès, Mitterrand est un aventurier sans scrupules ; pour Mitterrand, Mendès est un velléitaire donneur de leçons. On verra qu'ils ne feront rien ensemble. Mendès est sans doute content que la gauche arrive au pouvoir, mais il n'est pas heureux qu'elle arrive par Mitterrand. «La gauche, lui ai-je dit au téléphone, est devenue légitime, et c'est tout de même grâce à Mitterrand. Désormais, le peuple de gauche sera légitimiste. Je trouve ça assez drôle, puisque, hier encore, il était révolutionnaire.» Il m'a fait remarquer que ce n'était pas nouveau. Dans l'Histoire, on glisse toujours de la gauche vers la droite... C'est vrai, mais nous le vivons en direct. L'important, aujourd'hui, ce n'est plus le rouge, c'est le rose, et bientôt, ce sera le vieux rose. Je n'ai pas osé lui livrer le fond de ma pensée : en choisissant Mitterrand, les Français ont voulu légitimer le légitimateur de la gauche. Ils vont vite déchanter, mais, aujourd'hui, ils dansent place de la Bastille. A l'Élysée, Mitterrand ressemblera à ces généraux soviétiques qui ont passé l'âge d'avoir des idées et un programme. Il ne sera plus qu'un artiste, cultivant l'art de se maintenir au pouvoir.
(...)