Lettre à celle qui lit mes romances érotiques, et qui devrait arrêter tout de suite

Lettre à celle qui lit mes romances érotiques, et qui devrait arrêter tout de suite

Quatrième de couverture

«L'homme est blanc, dominant riche, musclé, performant sexuellement et pénétrant. La femme est blanche aussi, pauvre, pénétrée, elle attend qu'un homme la comble sexuellement (et si possible la comble aussi de cadeaux).»

Les romances érotiques se suivent et se ressemblent : la femme et l'homme répondent à des stéréotypes étriqués, leurs interactions sont autant simplistes que convenues et le désir féminin doit se cantonner à quelques clichés hyper réducteurs.

Quant aux maisons d'édition friandes de ce genre littéraire, qui séduit de plus en plus de lectrices, elles empruntent à la production industrielle ses méthodes et ses cadences. Saviez-vous que chaque personnage doit avoir une blessure secrète ? Qu'il y a des tapis en poils de bête sur lesquels il ne fait pas bon faire l'amour ? Que six jours peuvent suffire à écrire une romance ? Ou encore que chaque personnage a une «fiche» consignée sur un tableau Excel ?...

Camille Emmanuelle, qui a écrit sous pseudo une douzaine de romances érotiques, nous ouvre les portes de ce genre littéraire qui, à force de favoriser une sexualité normalisée, devient un obstacle à une réelle libération sexuelle de la femme. Avec la verve qui la caractérise, elle dénonce l'éternelle comédie qu'on veut, encore, faire jouer à l'homme et à la femme.

Camille Emmanuelle est une journaliste et auteure française, spécialiste des questions de sexualités. Elle travaille sur les cultures érotiques, les cultures porn et queer, le genre, elle féminisme pour les Inrocks, Le Nouvel Obs, Brain Magazine, etc. Son dernier livre, Sexpowerment, le sexe libère la femme (et l'homme), est paru aux éditions Anne Carrière en 2016.

Extrait de Lettre à celle qui lit mes romances érotiques, et qui devrait arrêter tout de suite

Extrait de l'introduction

J'ai 26 ans, je vis à New York, à Manhattan. Je suis une journaliste people à succès. J'ai fait de brillantes études en communication et en littérature. Mon père - américain -était rockeur, et ma mère - anglaise -, chanteuse lyrique. J'ai déjà écrit douze romans. Plus exactement des romances érotiques, que l'on appelle aussi du «mommy porn» ou encore «new romance». Pas mal, à 26 ans, n'est-ce pas ? Sauf que cela est totalement faux. Cette vie a été inventée par la maison d'édition de romances érotiques pour laquelle j'ai travaillé pendant un an, de 2013 à 2014. On m'a attribué un pseudo et une biographie. La maison d'édition m'a prévenue, dès le début de notre collaboration : «Les romans sont publiés sous pseudos, et ces pseudos nous appartiennent, nous les déposons comme des marques. Ainsi, si pour une raison ou une autre, vous n'êtes pas disponible pour écrire la suite d'un roman, nous pouvons la demander à un autre auteur qui sera édité sous le même nom.» La vérité ? Je suis née en Bretagne, je vis à Paris, dans un quartier populaire. Je me contrefous des people. Je suis journaliste et auteure, spécialiste de la culture érotique, de la culture porn, des sexualités, des féminismes et du genre. J'ai fait des études de sciences politiques. Mon père, à la retraite, était anesthésiste et ma mère, sage-femme. J'ai 36 ans.

Chère lectrice, qui a lu mes douze romances, je ne suis donc pas la jeune écrivaine américaine «glamour» que tu pensais lire. Ce job était purement alimentaire. Je t'ai fait fantasmer pour remplir mon frigo et payer mon loyer. J'espère que tu ne m'en veux pas. Après tout, on est dans le même bateau, toutes les deux. J'ai été marketée pour te faire mouiller, mais toi aussi tu as un «profil-type». Tu as entre 18 et 30 ans. Tu es plutôt urbaine. Tu as raffolé de Cinquante Nuances de Grey, et tu es une avide lectrice de romances érotiques et de magazines féminins. Tu aimes bien les comédies romantiques au cinéma, et tu regardes Grey's Anatomy à la télé. Tu adores sortir avec tes copines, et avoir des «papillons dans le ventre» quand tu rencontres un homme. En tout cas, c'est ainsi que la maison d'édition m'a parlé de toi. Comme je ne veux pas faire de toi une «target», comme on dit dans le marketing, je vais te donner un prénom. Manon.
Manon, j'ai compté. J'ai écrit 1 080 000 signes. Une dizaine de vols en jet privé, trois paires de Louboutin offertes, une quinzaine de scènes de sexe au bord d'une piscine luxueuse ou devant une cheminée ou dans un ascenseur chic, dix missionnaires, quelques fellations et quelques cunnilingus. Dis comme cela, c'est plutôt sympathique. Tu pourrais même me remercier pour toute cette production «littéraire». Sauf que non.