Confiscation : des mots, des images et du temps

Confiscation : des mots, des images et du temps

Quatrième de couverture

Ne faut-il pas rendre au terme «radicalité» sa beauté virulente et son énergie politique ? Tout est fait aujourd'hui pour identifier la radicalité aux gestes les plus meurtriers et aux opinions les plus asservies. La voici réduite à ne désigner que les convictions doctrinales et les stratégies d'endoctrinement. La radicalité, au contraire, fait appel au courage des ruptures constructives et à l'imagination la plus créatrice. La véritable urgence est bien pour nous le combat contre la confiscation des mots, des images et du temps. Les mots les plus menacés sont ceux que la langue du flux mondial de la communication verbale et iconique fait peu à peu disparaître après leur avoir fait subir torsion sur torsion afin de les plier à la loi du marché. Peu à peu, c'est la capacité d'agir qui est anéantie par ces confiscations mêmes, qui veulent anéantir toute énergie transformatrice. Si ces propositions font penser que je crois dans la force révolutionnaire de la radicalité, on ne s'y trompera pas, à condition de consentir à ce que la révolution ne peut exister qu'au présent. La lutte n'est et ne sera jamais finale, car c'est à chaque instant que nous sommes tenus d'être les hôtes de l'étrange et de l'étranger pour faire advenir ce qu'on nous demande justement de ne plus attendre et même de repousser. La radicalité n'est pas un programme, c'est la figure de notre accueil face à tout ce qui arrive et ainsi continue de nous arriver.

Marie José Mondzain est philosophe, directrice émérite au CNRS, spécialiste du rapport à l'image. Son travail se prolonge dans le champ politique. Elle a publié entre autres Image, icône, économie... (Seuil), Le commerce des regards (Seuil), Homo spectator (Bayard) ou Qu'est-ce que tu vois ? (Gallimard).

Les coups de coeur de la presse

Ce livre est recommandé par :
Julie Clarini - Le Monde du 6 juillet 2017

Extrait de Confiscation : des mots, des images et du temps

Le désir d'écrire la brève méditation qui va suivre s'est fait sentir comme une nécessité à la fois politique et affective, ou plus exactement sous la forme d'un affect politique qui, m'ayant fait passer de la nausée à la colère, cherche peut-être à s'apaiser par les voies de la formulation. Ces voies sont celles du partage et de l'espoir d'y inscrire le désir et les conditions d'une transformation. Le point de départ de ce désir d'écrire était paradoxal puisqu'il provenait du sentiment, plus profond chaque jour, de l'inutilité et de l'impuissance des gestes et particulièrement des gestes de l'écriture. Comment écrire, et pour qui écrire ? Ce sentiment s'installait sournoisement à travers l'expérience quotidienne du délabrement des liens, devant le spectacle ou la lecture de ce qu'on appelle les «nouvelles» et qui précisément anéantit par sa nuisible répétition chaque jour davantage la possibilité même de toute nouveauté. Le sentiment d'impuissance comme l'effroi face à tout changement, dont la rhétorique de la terreur est complice, sont à l'origine des ornières de la pensée. Ces ornières font entendre les chuintements du ressassement dans ce qu'on lit et dans ce qu'on entend. Deux régimes incantatoires se partagent l'abattement : celui qui invoque la répétition du même au fil séculaire de l'histoire et celui qui, au contraire, invoquant l'absolue nouveauté du paysage anthropologique, justifie la passivité de chacun devant le cours inéluctable des innovations. À la plainte quotidienne et légitime qui dénonce la pollution de l'air et annonce l'agonie de la planète se joint, inséparable, l'expérience déprimante des tensions agressives dans l'espace public. Le spectacle du pouvoir manifeste dans le lugubre éclat de la violence policière son incapacité politique, son indigence intellectuelle et son inculture. Les organes du pouvoir lui-même, dans leur acquiescement lucratif avec le capitalisme sauvage, se font serviteurs de toutes les dérégulations en faisant mine d'en combattre les dérèglements et même de nous en protéger ! Tout sonne tellement faux, comme un instrument désaccordé ! On peut à juste titre se demander quelles sont les voix qui peuvent se faire entendre, non pas pour formuler quelque vérité perdue ou encore inédite, mais pour rendre simplement à l'usage de la parole et au sens des mots leur pouvoir de liaison. Il s'agit surtout de cette fiabilité sans laquelle c'est le partage du temps et celui de l'espace public qui perdent leur vitalité et leur consistance. Loin de s'accorder, c'est-à-dire de tomber d'accord dans le chorus d'une opposition, la consonance consensuelle des opposants eux-mêmes devient le masque du mutisme et la brèche ouverte aux impostures. Les discordances dans les conflits apportent au contraire leur prodigieuse fécondité aux productions imaginaires sans lesquelles il n'y a pas de vie politique. Il s'agit de construire un monde commun dans le respect des désajustements irréductibles de ses membres. Cette composition se construit au coeur d'un paysage sonore, celui des voix et des mots avec lesquels nous désignons les choses et nommons les personnes, avec lesquels nous partageons nos désirs et devrions débattre de nos désaccords pour inventer justement ce monde commun. Elle se construit aussi dans un paysage visuel à la croisée des regards et des mots qui récusent la toute-puissance de la terreur pour créer un espace d'hospitalité.