Les grands hommes et leur mère : Louis XIV, Napoléon, Staline et les autres

Les grands hommes et leur mère : Louis XIV, Napoléon, Staline et les autres

Quatrième de couverture

Le destin historique d'un grand homme se dessine-t-il dès l'enfance ? Sabine Melchior-Bonnet montre dans ce livre que derrière tout héros, qu'il soit grandiose ou maudit, il y a... une mère.
C'est dans les relations entre mère et fils que se joue aussi l'Histoire.
Que seraient en effet Néron, François Ier, Louis XIII, Louis XIV, Napoléon, mais aussi Churchill, Staline, Hitler, sans leur mère ? C'est à la restitution de ces biographies historiques sous l'angle inédit des relations entre mère et fils que s'attache ici l'auteur.
Et c'est à résoudre le mystère de ces destins uniques que nous sommes ici conviés, dans une série de portraits d'Histoire déroutants et inattendus.

Sabine Melchior-Bonnet est historienne, spécialiste de l'histoire des sensibilités. Elle travaille au Collège de France auprès des professeurs Jean Delumeau et Daniel Roche. Elle a notamment publié une Histoire du miroir, Une histoire de la frivolité, et codirigé une Histoire du mariage.

Les coups de coeur de la presse

Ce livre est recommandé par :
Laurent Lemire - L'Obs du 16 février 2017

Extrait de Les grands hommes et leur mère : Louis XIV, Napoléon, Staline et les autres

Extrait de l'introduction

«Car parfois la haine serpente au milieu du plus immense amour.»
Marcel Proust, Jean Santeuil.

Aucun homme, célèbre ou non, ne peut échapper à son passé Certains s'efforcent d'en éliminer les traces, d'autres le revisitent avec leurs fantasmes, la plupart cherchent dans leur enfance une clé de leur histoire. La psychologie moderne nous a appris combien le lien mère-fils peut jouer dans la formation d'une personnalité, jusqu'à devenir, selon Freud, le ressort d'un «sentiment conquérant», et le moteur de toute réussite. Reconstituer la biographie d'un grand homme, qu'il s'agisse d'un empereur, d'un roi, d'un honnête citoyen, d'un saint ou d'un monstre passe presque inéluctablement par une enquête sur la place et le rôle qu'a occupés la mère dans sa vie.
Ce cordon ombilical, intime et fondateur, parfois si difficile à rompre, a-t-il une histoire ? Il appartient au domaine de la vie privée et de ce point de vue, il n'a eu pendant longtemps que bien peu de visibilité ; il est annexé aux préoccupations domestiques et matérielles - nourrir, soigner, éduquer -, défini par des devoirs sociaux et encadré par des liens plus larges de lignage et de parenté. Il semble se distendre très tôt, lorsque le garçonnet de sept ans quitte sa mère pour passer aux mains des hommes et s'intégrer aux sociétés de jeunesse : cette première relation, fonctionnelle, est accessible à l'historien à travers un certain nombre de sources objectives, démographiques, juridiques, médicales. En revanche, la dimension affective est la plupart du temps passée sous silence, sauf lorsqu'il s'agit de dénoncer le tabou récurrent de l'inceste.
A mesure que la bourgeoisie se constitue en groupe social puissant économiquement, la prise de conscience d'un bonheur familial qui repose sur un ciment affectif prévaut sur les solidarités sociales. Le foyer devient ce nid protecteur où l'enfant vient se blottir ; à travers des mémoires et des correspondances ou sous le couvert de fictions, le lien mère-fils prend chair. L'espace privé s'élargit au détriment des rites communautaires et l'amour des parents pour l'enfant n'est plus évoqué comme un devoir moral, sur lequel a toujours insisté l'Église, mais comme un sentiment naturel. Le fils n'est plus seulement l'enfançon que la mère doit nourrir : il acquiert une personnalité, il incarne l'avenir, et déjà elle s'inquiète de ses études et le prépare au monde. Encore faut-il ne pas ignorer les nombreux arguments qui contredisent les clichés : l'indifférence devant la mort des petits - un enfant sur quatre meurt avant un an jusqu'au xviii* siècle -, les abandons au porche des églises - souvent les enfants illégitimes -, les mises en nourrice, les séparations, les avortements, les infanticides, les maltraitances altèrent cette image idyllique du poupon choyé, au centre du monde et, surtout, au centre de la famille bourgeoise.
A la veille de la Révolution, l'amour maternel a trouvé une place qui ne va cesser de grandir. La mère accède à la dignité d'une déesse tutélaire. Confinée à la maison, son emprise est en principe limitée par la condition de mineure que le code de 1804 lui donne, mais, en réalité, son rôle se renforce au cours du XIXe siècle : c'est d'elle que dépendent l'harmonie du foyer et la stabilité de la société. Elle lit ces nombreux manuels d'éducation publiés à partir de 1815 - on connaît le succès de Gustave Droz, Monsieur, madame et bébé (1866) -, et elle retient le fils le plus longtemps possible au nid ; mais elle sait aussi, comme George Sand, qu'«il faudra le préparer par [ses] soins à l'éducation plus étendue qu'il recevra au sortir de l'enfance». Car le succès du fils est le couronnement de l'amour maternel. Enfermée dans une mission de dévouement et parfois de sacrifice, la femme du XIXe siècle y trouve sa fierté : fierté de servir de médiatrice entre son fils et le monde, fierté de s'approprier un peu de son prestige et de ce désirable pouvoir réservé au monde masculin. Quant au fils, sa force s'enracine dans la sécurité que lui offre son amour. Nourrice, terre-mère, langue-mère, mère-courage, il apprend d'elle à aimer comme il apprend à marcher et à parler.