Lettres de suicide

Lettres de suicide

Quatrième de couverture

Le suicide a été vanté dans l'Antiquité gréco-latine comme un geste d'honneur (mieux vaut une mort digne qu'une vie infâme) avant d'être condamné par les religions ou d'être vu comme une pathologie par la psychiatrie. Simon Critchley parcourt sans jugement les histoires de suicides, de Sénèque à Kurt Cobain, et démonte les arguments moraux et théologiques selon lesquels un individu n'a pas le droit de disposer de sa vie. Mais inversement il critique l'individualisme qui prétend que chacun est l'exclusif propriétaire de soi-même.
Simon Critchley bâtit sa réflexion sur les lettres laissées par les disparus, et qui font du suicide une adresse aux autres et obligent à interroger le sens de toute vie.

Simon Critchley est un philosophe anglais contemporain, auteur d'une vingtaine d'essais dont plusieurs, traduits en français, ont connu un grand succès : De l'humour (2004), Une exigence infinie (2013), Le Jour et l'heure (2015), Les Philosophes meurent aussi (2010), Bowie, philosophie intime (2015). Grand connaisseur de la pensée européenne, il est professeur à New School for Social Research à New York. Il est aussi chroniqueur au New York Times, et intervient dans la vie publique sur les questions d'éthique.

Les coups de coeur de la presse

Ce livre est recommandé par :
Aliocha Wald Lasowski - L'Humanité du 13 avril 2017
- Les Inrocks, mars 2017
Nicolas Weill - Le Monde du 23 février 2017

Extrait de Lettres de suicide

Ce livre n'est pas une lettre d'adieu.
Dix jours après avoir remis à son éditeur le manuscrit de Suicide, en 2007, Édouard Levé se pendit dans son appartement. Il avait 42 ans. Deux ans après la publication, en 1976, de Du Suicide, son auteur, Jean Améry, fit une overdose de somnifères. Il avait 65 ans. En 1960, près de dix-huit ans après avoir soulevé et, croyait-il, résolu la question du suicide dans Le Mythe de Sisyphe, Albert Camus mourut dans un accident de voiture. Il aurait déclaré que mourir dans un accident d'auto était la plus absurde de toutes les morts. L'absurdité de sa mort s'aggrave du fait qu'il avait dans sa poche un billet de train inutilisé. Il avait 46 ans.
Qu'il me soit permis de dire dès le début, au risque de décevoir le lecteur, que je n'ai aucun projet de me tuer... pour le moment. Et je ne veux pas non plus me joindre au choeur de ceux qui se déclarent hautement hostiles au suicide et prétendent que le fait de s'ôter la vie est irresponsable et égoïste, voire honteux et lâche, que les gens doivent rester en vie quel qu'en soit le coût. Le suicide, à mes yeux, n'est pas une infraction à la loi et à la morale et ne devrait pas être considéré comme tel. Mon intention ici est de simplement essayer de comprendre le phénomène, l'acte en lui-même, ce qui est en amont et ce qui est en aval. Je voudrais considérer le suicide du point de vue de ceux qui ont franchi le pas, ou s'en sont approchés - nous pourrions même découvrir que la capacité à franchir le pas est ce qui nous caractérise comme êtres humains. Je veux regarder le suicide de près, avec soin et peut-être avec un peu de froideur, sans tout de suite en venir aux jugements ou sans affirmer des principes moraux comme le droit de vivre ou de mourir. Nous devons regarder le suicide en face, pendant longtemps et avec force, et voir quelle physionomie, quels traits de caractère héréditaires, quelles rides se dégagent. Il se peut que ce que nous voyons quand nous y regardons de près soit notre propre reflet déformé nous dévisageant en retour.
Bien sûr, indépendamment de sa réponse, la question de Camus dans Le Mythe de Sisyphe est la bonne. Estimer si la vie vaut d'être vécue ou non revient à répondre à la question philosophique fondamentale : dois-je vivre ou mourir ? Être ou ne pas être ? Comme nous le verrons bientôt, le cadre légal et moral qui façonne notre pensée et notre jugement sur le suicide est dépendant de la métaphysique chrétienne selon laquelle la vie est un don de Dieu. Il s'ensuit que s'ôter la vie, c'est mal, quoique les Écritures n'interdisent nulle part le suicide (et, bien sûr, la crucifixion du Christ peut être interprétée comme un acte quasi suicidaire). En se tuant, selon les déclarations des théologiens chrétiens, quelqu'un s'arroge, sur sa propre existence, un pouvoir qui est la propriété de Dieu seul. Par conséquent, le suicide est un péché.
À partir du XIXe siècle, ce discours théologique a été remplacé par le développement de la psychiatrie selon laquelle le suicide n'est plus présenté comme un péché mais comme un désordre mental nécessitant un traitement dont les formes peuvent être diverses. Telle est encore largement notre approche : nous parlons volontiers (et non à tort) de la dépression suicidaire comme d'une maladie dont le meilleur traitement et un mélange de médicaments - le lithium, par exemple - et de psychothérapie. (...)