La caverne

La caverne

Quatrième de couverture

Pendant la guerre civile, au plus fort de l'hiver, les gens tentent de survivre à Petrograd dans des conditions qui rappellent la vie des hommes des cavernes (d'où le titre). Un intellectuel dont la femme est en train de mourir de faim et de froid au fond d'un appartement transformé en grotte glacée est tourmenté par un dilemme : pour réconforter sa femme, va-t-il se résoudre à contrevenir à tous les principes qui lui ont été inculqués et voler des bûches chez un voisin ?
Des glaciers, des mammouths, des déserts. Des rochers de nuit, noirs, qui ressemblent vaguement à des immeubles ; à l'intérieur des rochers, des cavernes. Et nul ne sait ce qui barrit la nuit sur le sentier de pierres entre les rochers, ce qui, en flairant le sentier, soulève de son souffle une poussière de neige blanche ; c'est peut-être un mammouth à la trompe grise ; c'est peut-être le vent ; ou peut-être le vent est-il le barrissement glacé d'un mammouth mammouthissime. Une chose est sûre : c'est l'hiver. Et il faut serrer les dents le plus fort possible pour qu'elles ne claquent pas ; et il faut débiter le bois avec une hache de pierre ; et, chaque nuit, il faut transporter son feu de caverne en caverne, de plus en plus profondément ; et il faut enrouler autour de soi de plus en plus de peaux de bêtes à fourrure.

Evguéni Zamiatine (1884-1937) est un écrivain qui joua un rôle majeur dans la vie littéraire en Russie dans les années 1910-1920. Reconnu d'emblée comme un grand prosateur, il collabora à des revues, donna des conférences sur la technique de la prose et anima des ateliers d'écriture. Mais très vite, il se rebella contre la politisation de la littérature. En 1929, il fut victime de violentes attaques en raison de la publication en Occident de son roman Nous autres (une oeuvre de la même veine que Le Meilleur des mondes et 1984, dénonçant la mainmise de l'État sur la vie des hommes). Ne pouvant plus publier en URSS, il demanda à Staline l'autorisation d'émigrer. Il quitta son pays en 1931, et vécut à Paris où il mourut en 1937.

Les coups de coeur de la presse

Ce livre est recommandé par :
Philippe-Jean Catinchi - Le Monde du 27 avril 2017

Extrait de La caverne

Des glaciers, des mammouths, des déserts. Des rochers de nuit, noirs, qui ressemblent vaguement à des immeubles ; à l'intérieur des rochers, des cavernes. Et nul ne sait ce qui barrit la nuit sur le sentier de pierres entre les rochers, ce qui, en flairant le sentier, soulève de son souffle une poussière de neige blanche ; c'est peut-être un mammouth à la trompe grise ; c'est peut-être le vent ; ou peut-être le vent est-il le barrissement glacé d'un mammouth mammouthissime. Une chose est sûre : c'est l'hiver. Et il faut serrer les dents le plus fort possible pour qu'elles ne claquent pas ; et il faut débiter le bois avec une hache de pierre ; et, chaque nuit, il faut transporter son feu de caverne en caverne, de plus en plus profondément ; et il faut enrouler autour de soi de plus en plus de peaux de bêtes à fourrure.
La nuit, entre les rochers, là où se trouvait Pétersbourg il y a un siècle, rôdait un mammouth à la trompe grise. Et, enveloppés dans des peaux de bêtes, dans des manteaux, des couvertures, des haillons, les hommes des cavernes se repliaient de caverne en caverne. Le jour de l'Intercession, Martin Martinovitch et Mâcha avaient condamné le cabinet de travail ; le jour de la fête de la Vierge de Kazan, ils avaient abandonné la salle à manger pour se terrer dans la chambre. Ils ne pouvaient plus reculer davantage ; il fallait soutenir le siège ou mourir.
Dans cette chambre-caverne de Pétersbourg, c'était comme dans l'arche de Noé il n'y a pas si longtemps : des créatures pures et impures entassées là pêle-mêle par un déluge. Un bureau en acajou ; des livres ; des galettes séculaires pétrifiées aux airs de poteries ; l'opus 74 de Scriabine ; un fer à repasser ; cinq pommes de terre amoureusement récurées ; des barreaux de lit en nickel ; une hache ; un chiffonnier ; des bûches. Et au centre de cet univers, un dieu, court sur pattes, roux de rouille et trapu, le dieu vorace de la caverne : le poêle en fonte.
Le dieu ronflait d'une voix puissante. Dans la caverne obscure, c'était le grand miracle du feu. Les humains, Martin Martinovitch et Mâcha, tendaient les mains vers lui en silence, avec vénération, avec gratitude. Pour une heure, c'est le printemps dans la caverne ; pour une heure, on s'est débarrassé de ses peaux de bêtes, de ses griffes, de ses crocs, et voici qu'à travers l'écorce congelée du cerveau jaillissent des brins d'herbe verte - les pensées.
«Martin, tu as oublié que demain, c'est... Tu as oublié, je le vois bien !»