L'indienne et le cardinal

L'indienne et le cardinal

Quatrième de couverture

Paris, 1630. La mystérieuse marquise de Rivière Sainte-Anne, arrivée depuis peu de Québec et des colonies de la Nouvelle-France, fascine autant par sa beauté que par les fêtes somptueuses qu'elle donne. Elle attire le regard du cardinal de Richelieu, tout-puissant premier ministre, pour qui le Nouveau Monde est un sujet brûlant.
Dans un Paris où coexistent les splendeurs de la Cour et la misère de la cour des miracles, agité par une série de meurtres inexpliqués et par de violents affrontements politiques, tous deux s'observent, se jaugent et interprètent dangereusement la partition de l'amour et du pouvoir.
Entre liberté et désir, vengeance et ambition, chacun joue son avenir et celui du royaume.

Denis Lépée est l'auteur de cinq romans, repris en poche (Pocket) et traduits dans plus de dix pays, ainsi que de plusieurs essais biographiques. Son dernier roman, Le Loup et le Lion, est paru chez Pion en 2015 et chez Pocket en 2016.

Après des études d'histoire, de philosophie et de sciences politiques à Paris, Denis Lépée a travaillé dix ans dans la sphère publique avant de rejoindre Veolia Environnement puis EDF. Il a publié cinq romans, repris en poche (Pocket) et traduits dans plus de dix pays, et plusieurs essais biographiques. Son précédent roman, Le Loup et le Lion, est paru chez Pion en 2015 et chez Pocket en 2016.

Extrait de L'indienne et le cardinal

Paris, rue des Petits-Carreaux, été 1617

Assise en tailleur au coin de la ruelle, la toute petite fille faisait mine déjouer aux osselets en chantonnant à voix basse un refrain lancinant. Ses doigts maigres jetaient les jouets et les rattrapaient avec la vivacité d'un chat. Dans l'atmosphère colorée des échoppes du marché, elle était invisible, grise sur le mur gris, ses vêtements sales, un fichu douteux d'où s'échappaient seulement quelques mèches noires. Elle semblait indifférente à tout ce qui l'entourait : aux bruits assourdissants de la rue, aux craquements des roues sur les mauvais pavés, aux claquements de fouets et aux hurlements des cochers qui tentaient de forcer l'embouteillage de charrettes et de portefaix. Indifférente aux odeurs de cuir et d'épices, à la lumière crue de cette journée d'été, aux nuages salissant le ciel comme au vent froid du matin qui balayait la rue. Personne ne s'occupait d'elle. C'était ce qu'elle voulait être : silencieuse, invisible. Un fantôme. Une voleuse. C'était à cela qu'elle avait été dressée : se fondre dans la masse.
Sa peau noire de crasse et ses ongles sales contrastaient avec l'éclat de nacre du teint de la jeune femme qui, au beau milieu de la circulation, venait de descendre le marchepied d'un carrosse prestement déroulé par un laquais. La petite fille releva ses yeux verts en direction de l'apparition. Son visage pâle encadré d'un voile de soie sombre assorti à sa robe et ses boucles d'un blond doré lui donnaient l'air d'une très jeune madone égarée dans la fange. Escortée de laquais et de trois hommes vêtus comme elle de vêtements de grand prix, elle riait en se dirigeant vers un étal d'étoffes, observant avec gourmandise tout autour d'elle de ses petits yeux bleus qui pétillaient à la fois d'un éclat juvénile et d'une tranquille assurance. Elle était aussi joyeuse que ses suivants paraissaient inquiets, leurs poings massifs serrés dans des gants de cuir, scrutant avec méfiance la plèbe alentour. A vingt mètres d'eux, le carrosse demeurait bloqué par la foule. La petite fille rangea ses osselets et se mit à quatre pattes puis se glissa avec souplesse entre les tréteaux de l'alignement des boutiques temporaires dressées de part et d'autre de la rue, recouverts d'un mauvais tissu. À travers l'étoffe, elle distinguait les silhouettes comme des ombres chinoises et les pieds des badauds qui dépassaient sous la toile trop courte. Elle avança encore, jusqu'à repérer les bottes de cavalier des hommes et les talons des souliers si fins et si beaux de la dame.
- De grâce, disait l'un des hommes dont la voix avait un accent rauque, il n'est pas raisonnable, madame, de demeurer plus longtemps dans cet endroit. Votre sécurité...
- Cessez donc de vous alarmer, mon ami, répondit la jeune femme. Notre course interminable dans ces rues étouffantes m'offre une occasion merveilleuse. Nous voilà bloqués : la belle affaire, tournons l'aventure en utilité ! Regardez donc ces étoffes, il n'est rien de pareil dans aucune des boutiques...
La fin de la phrase se perdit dans les cris des marchands qui cherchaient à attirer les passants. Les mots résonnaient dans la tête de la petite fille. «Une occasion merveilleuse.» Elle sentait sur ses reins les zébrures des coups reçus, les cicatrices qui marquaient son dos et ses jambes. Elle pensa à la faim endurée, aux entraînements épuisants, aux menaces. Tout près d'elle, à deux pas peut-être, elle sentait peser sur elle le regard invisible et tout-puissant du Prince des enfants, le maître des filles et des garçons abandonnés qui peuplaient la cour des Miracles. U avait droit de vie et de mort sur eux et décidait du sort de chacun. Et il lui avait donné dix jours pour surmonter enfin sa deuxième épreuve, réussir un véritable vol sans se faire prendre. Faute de quoi elle serait rejetée de la caste des voleurs dans celle des esclaves ou des enfants mutilés pour apitoyer les passants, ceux qu'on appelait les piètres. Tous ceux qui avaient passé l'année pleine de leurs huit ans sans avoir démontré leurs capacités. Une semaine s'était écoulée sans qu'elle parvienne à saisir sa chance. Sa bouche lui sembla sèche. Elle fit quatre pas encore et manqua se blesser avec un tesson de bouteille. Elle était à moins d'un mètre du groupe. Les hommes parlementaient de nouveau pour que la jeune femme fasse le choix des étoffes de son caprice et qu'ils quittent cet endroit au plus vite.
- Je vous en prie, madame... insista encore l'homme à la voix rauque.
(...)