Angoisse, le double secret

Angoisse, le double secret

Quatrième de couverture

Rarement avouée - notamment par les hommes, qui la croient «signe de faiblesse» - l'angoisse est le sentiment le plus universel et le plus dissimulé. «Pas à la hauteur !» Il y a des mots qui tuent parce qu'ils détériorent l'image qu'on a de soi. D'un coup, nos idées, associations, souvenirs viennent confirmer qu'on est, effectivement, dans le monde délirant de la rentabilité, un être «sans valeur». Comme lors du montage d'un film sont retenus certains éléments et éliminés tous les autres, le montage de la mémoire ne retient plus que cette évidence angoissante, dans laquelle on se sent enfermé.
Étrange, intime rencontre, un rêve parfois nous apporte cette précieuse certitude : un outre montage est possible.

Max Dorra est professeur à la faculté de médecine Paris Ouest. Sa spécialité est la médecine interne, discipline visant à une appréhension globale des patients : médicale, psychologique, sociale. Il pense qu'il y a plus de philosophie dans un couloir d'hôpital que dans les livres. Auteur d'essais et de fictions, Max Dorra a reçu en 2001 le prix Psyché pour son livre Heidegger, Primo Levi et le séquoia. La double inconscience. (Gallimard). Il a publié La Syncope de Champollion, entre les images et les mots (Gallimard 2003), Quelle petite phrase bouleversante au coeur d'un être ? (Gallimard 2005), Lutte des rêves et interprétation des classes (L'Olivier 2013).

Parce que chaque pensée est singulière par son timbre, son accent, son rythme, même si elle dialogue avec les outres, VOIX LIBRES accueille des essais qui assument leur écart. Écrire librement, sans suivre les canons du conforme, inventer des objets théoriques encore non identifiés, renverser les évidences grégaires de l'époque, ainsi vont les voix libres, en toutes langues.
La collection VOIX LIBRES est dirigée par François Noudelmann qui a écrit de nombreux essais sur la littérature et la philosophie, traduits en une dizaine de langue. Il a dirigé le Collège international de philosophie et enseigne à Paris-VIII et à New York University.

Les coups de coeur de la presse

Ce livre est recommandé par :
Aliocha Wald Lasowski - L'Humanité du 13 avril 2017

Extrait de Angoisse, le double secret

Extrait de l'introduction

INTRODUCTION
Partir d'un oubli

«Âme», «esprit», «psyché», quel que soit le terme dont on désigne cette insaisissable entité, la seule chose certaine est qu'elle peut souffrir. À cette douleur qui n'est pas physique, la psychiatrie propose des remèdes, la philosophie des systèmes. Le plus souvent, cependant, ces disciplines semblent passer à côté de l'essentiel. Une cécité, un oubli auquel, envahie comme elle l'est par des stéréotypes, la vie quotidienne, elle non plus, n'échappe pas. Cette curieuse absence a une signification, un sens. Ce livre en tentera l'approche.

La psychiatrie et l'oubli du singulier

La psychiatrie est un territoire qui commence à l'ouverture des corps et finit à l'ouverture des rêves. De Bichat à Freud.

Les plaintes que l'autopsie n'explique pas, non plus que les rayons X ou la résonance magnétique, les souffrances qui échappent donc au regard médical, la psychiatrie les recueille et, faute de les comprendre, les classifie.
Lorsque Freud, le 24 juillet 1895, interprète l'un de ses rêves en lui appliquant la méthode de libre association, il est en mesure de révéler à la psychiatrie de son époque ce qui lui avait échappé : la place, inconsciente, de l'enfance. Le monde virtuel de la mémoire.
Plus tard, F antipsychiatrie rappelait à la psychiatrie et à la psychanalyse le champ auquel était inexorablement affrontée la singularité d'un être : celui des réalités sociales.

En 1951, Laborit, chirurgien et neurobiologiste, découvrait les effets de la chlorpromazine. Entraient alors peu à peu en scène des molécules agissant sur l'angoisse, la déprime, le délire. Encore fallait-il, comme pour tout médicament, mettre à l'épreuve ces produits sur des «groupes de patients homogènes». D'où le recours à l'informatique. L'hégémonie du modèle mathématique dans les «sciences humaines» trouvait alors une illustration spectaculaire, dramatique, avec le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, le DSM à révision périodique, ouvrage collectif de l'American Psychiatrie Association, devenu le manuel international officiel de la psychiatrie. On y apprend notamment «comment noter les résultats de l'EGF (évaluation globale du fonctionnement)». Pour coder un cas de trouble bipolaire (ou psychose maniaco-dépressive), par exemple, on a le choix entre 296.0x, 296.40, 294.4x, 296.6x, 296.5x, 296.7, 296.89, selon la date et la gravité du plus récent épisode maniaque ou dépressif. On imagine ce que peut devenir l'écoute d'un patient, parasitée par la nécessité d'un tel chiffrage. Le pire, comme le dit Allen Frances, étant que «le diagnostic va changer à la fois la manière dont l'individu se voit et la manière dont les autres le voient».