La truite rompt la glace : premier cycle (1927)

La truite rompt la glace : premier cycle (1927)

Quatrième de couverture

Un inconnu se baigne
En cachette dans l'eau.
Naïvement il promène
Un regard inquiet.
Pas la peine de cacher
Ta nudité pudique,
Les passants du pays
N'ont pas souci de toi.
Un bref signe de croix,
Avant de plonger de la berge...
Tu serais plus malin,
Tu jouerais à Narcisse.

Moucherons, libellules,
Plein soleil sur les champs...
Tu contemples le ciel,
Tu es loin de la terre...
Un indice ? un souvenir ?
Tout ton corps dans les eaux
Se moire de l'éclat
Vert du mica.
Reste bien sur ta gauche,
Tu rejoindras la rive !
De sa queue d'argent frappe
La truite, la truite, la truite !

Mikhaïl Alexeïevitch Kouzmine (1872-1936) fut prosateur, poète et compositeur dans la Russie du dernier tsar puis dans la jeune URSS. Ouvertement homosexuel dans la vie comme dans ses oeuvres, dandy fardé de bistre, aux yeux aussi magnétiques que la voix pour dire ses vers, selon Marina Tsvetaïeva, arbitre des élégances pour l'intelligentsia de Saint-Pétersbourg, figure essentielle de l'«Âge d'argent» jusqu'aux années 20, comme tant d'artistes il fut contraint au silence par la dictature stalinienne. Sa prose est connue en France depuis la parution de son roman Les Ailes et de quelques nouvelles. Mais le poète reste à découvrir. Avec La Truite rompt la glace et l'édition bilingue de ce premier cycle, écrit en 1927 et qui donne son titre au recueil de 1929, grâce au nerf et à la couleur de la traduction de Serge Lipstein, le public francophone va pouvoir enfin connaître un grand poète russe atypique dont EO publiera en 2018 la traduction de la biographie parue en 1999, Mikhaïl Kuzmin : A Life in Art, de John E. Malmstad et Nicolaï Bogomolov (Harvard University Press).

Les coups de coeur de la presse

Ce livre est recommandé par :
Philippe-Jean Catinchi - Le Monde du 30 mars 2017

Extrait de La truite rompt la glace : premier cycle (1927)

NOTE DE L'ÉDITEUR

Que le lecteur ne s'étonne pas de ne trouver ici que le premier cycle du recueil intitulé La Truite rompt la glace. En fait, c'est ce premier cycle qui a donné son titre au recueil publié par Kouzmine en 1929 et composé de cinq autres cycles, dont un fut écrit en 1926 avant celui de La Truite. Nous avons pensé, à l'exemple de l'Américain Michael Green ou de Pia Pera, traductrice italienne, que le seul premier cycle suffirait à non seulement faire découvrir, mais aussi faire aimer un grand poète russe de l'Âge d'argent trop méconnu en France.

Mais surtout on peut aussi, et à juste titre, s'étonner et déplorer qu'en traduction française, jusqu'à aujourd'hui, l'oeuvre poétique de Mikhaïl Kouzmine ne soit pas disponible, ne serait-ce qu'un seul recueil. Ne sont offerts au lecteur français que quelques-uns de ses titres de prose, tels que les romans Les Ailes ou La Vie merveilleuse de Cagliostro, comte Balsamo, et deux ou trois recueils de nouvelles.

Pourquoi cet oubli ou faudrait-il dire pourquoi cet ostracisme quand on sait que d'autres poètes russes d'avant et d'après la révolution de 1917 sont accessibles au public français ? Il suffit pour s'en convaincre de se reporter à la page «Le domaine russe», page 383 du recueil d'Anna Akhmatova Requiem, Poème sans héros et autres poèmes, Poésie/Gallimard, 2007... Dans la même collection on trouve aussi Anthologie de la poésie russe, préface de Brice Parain, édition et traduction de Katia Granoff (1993) : Kouzmine y a droit à deux pages recto verso, avec une présentation de cinq lignes close par la mention suivante «Il resta en Russie après la révolution d'Octobre, mais ne tarda pas à tomber dans l'oubli» (sic) ! On ne peut incriminer la position si peu politique de Kouzmine envers le bolchevisme, bien qu'il ait d'abord favorablement accueilli la révolution. Pour Trotski, dans Littérature et Révolution, Kouzmine n'est d'ailleurs pas le seul écrivain à être regardé comme aussi superflu «pour l'homme moderne d'après Octobre qu'un chapelet de soldat sur le champ de bataille». Quant aux poétesses telles que Akhmatova, Tsvetaïeva, Radlova, le même Trotski, en 1923, va jusqu'à être «atterré par la plupart de [leurs] recueils poétiques.» Ceux-ci ne sont certes pas tous intégralement accessibles au lecteur français sans doute, mais ils ne sont pas introuvables.

Et si Kouzmine, au lieu de compter les douze coups de la queue d'une truite pour rythmer le premier cycle de son recueil, avait, comme Alexandre Blok, chanté le monde nouveau et ses héros, en célébrant douze soldats dans Douze (1918) dont les Bolcheviques feront leur étendard ? La raison qui a tenu Kouzmine à l'écart, en France du moins, ne serait-elle pas plutôt à chercher du côté de sa vie d'artiste, vie qu'on a même pu qualifier de dissolue ? L'Oscar Wilde de Saint-Pétersbourg, le dandy aux 365 gilets que fut un temps Kouzmine, le grand poète reconnu par l'élite intellectuelle et artistique de l'ancienne capitale de toutes les Russies, auquel on a jusqu'ici préféré le romancier et qu'on a même caché derrière le seul traducteur qu'il fut aussi, serait-il délibérément ignoré parce qu'il était ostensiblement et notoirement gay, comme on dit aujourd'hui ? Séducteur, facilement séduit par la beauté des jeunes gens, il forma pendant vingt-trois ans un couple regardé comme celui de Verlaine et de Rimbaud, avec son amant Iouri Iourkoun. Dominique Fernandez écrivait, dans un numéro du Nouvel Observateur de l'automne 2000, lors de la parution en traduction française de Les Ailes (1906) : «Ce bref roman [...] possède le mérite [...] de présenter l'homosexualité comme une épanouissement de la personne humaine, sans aucun sentiment de culpabilité. Rien d'étonnant [...] que le livre ait vite disparu des librairies de l'URSS et que l'auteur, peu à peu écarté de la vie littéraire, ait sombré dans l'oubli.»
(...)