Venise : la cité monde

Venise : la cité monde

Quatrième de couverture

De sa fondation dans les lagunes au Moyen Âge à sa conquête par Bonaparte en 1797, en passant par l'âge d'or de la fête et du carnaval, Venise impressionne par sa capacité d'innovation et d'adaptation.

Métropole la plus cosmopolite d'Europe, elle a inventé sa propre stratégie d'accueil, autorisant les migrants allemands, albanais ou grecs à oeuvrer dans tous les secteurs. C'est dans ce contexte que le mot «ghetto» est inventé il y a maintenant cinq cents ans, le 29 mars 1516 : Venise admet la population juive dans la cité, mais dans un quartier réservé. Les meilleurs spécialistes nous éclairent sur les paradoxes de cette ville unique en son genre.

Extrait de Venise : la cité monde

Au commencement, l'eau et la boue

Par Elisabeth Crouzet-Pavan

L'aventure de Venise débute au V siècle dans les marais hostiles du golfe de l'Adriatique. La construction au coeur des lagunes de l'une des plus grandes agglomérations de l'Occident médiéval exigea des travaux continus et beaucoup d'imagination.

Plus que Milan, mieux que Florence et avant Rome, Venise est «triomphante», s'émerveillent les voyageurs qui découvrent la cité vers 1500. D'abord, ils s'étonnent devant une ville bâtie sur les eaux. Mais voilà que cette cité leur paraît plus urbaine que toute autre. Des églises, des palais, des places et des ponts, mais pas de jardins ni d'arbres, pas de campagne proche : un miracle de pierre. «Ce me semble tout jaspe, cassidone [calcédoine] ou albâtre», écrit l'un d'entre eux. Ainsi se saisit la gloire de Venise. Lorsqu'ils mettent en forme leur histoire, les Vénitiens n'écrivent pas autre chose. Tous les textes, des premières chroniques médiévales aux histoires officielles de l'âge moderne, exaltent la singularité de l'installation au coeur des lagunes.
«Nous qui au milieu des paluds [marais] salés avons édifié une si grande cité», déclarent les sénateurs. Dans le succès d'une telle entreprise, ils voient la main bienveillante de Dieu : leur ville est unique, elle est aussi providentielle. Dès les derniers siècles du Moyen Âge se constitue ainsi un mythe vénitien, resté actif jusqu'à la chute de la République en 1797.
L'aventure vénitienne commence dans les marais du fond du golfe Adriatique. Selon les premières histoires de la ville, cet établissement lagunaire aurait été fondé au Ve siècle, lorsque les Barbares déferlent sur l'Italie. Les populations de Vénétie, à suivre ces chroniques, fuient les envahisseurs. Refusant la soumission, elles entendent sauver et leur liberté et leur foi. Sous la conduite de leurs prêtres, elles passent dans les eaux de la lagune avec les reliques et les trésors des églises. Au fil des récits, la migration originelle est reliée à l'un ou l'autre des dangers successifs, tantôt les Huns (au Ve siècle), tantôt les Lombards (au VIe siècle). Mais une même assertion demeure inchangée : le refuge des lagunes avait été promis à ceux qui fondent Venise.
À l'évangéliste Marc, le futur saint patron de Venise, avait été révélé que s'édifierait dans ces marais une ville qui abriterait son corps. Le site, prédestiné, a fait l'objet d'une élection divine : il est, comme tel, admirable. Les Vénitiens invoquent la Providence là où ne joua qu'une suite d'accidents. En fait, de petits groupes de pêcheurs, de marins et de sauniers ont toujours vécu dans la lagune. Puis chaque vague d'invasion a déclenché des migrations vers cet abri. Mais, la bourrasque passée, les sites de ce que les Vénitiens appellent la «Terre Ferme» sont repeuplés.
C'est l'invasion lombarde qui, à la fin du VIe siècle, marque une rupture. L'Italie, tenue par les Ostrogoths, vient d'être reconquise par les Byzantins dans les années 539-563. Face à l'arrivée du peuple germanique, paysans et citadins avaient abandonné la Vénétie continentale pour le refuge des îlots lagunaires et des cordons littoraux. Les Byzantins, qui parviennent à garder sous leur autorité Ravenne et les terres alentour, favorisent peut-être ce repli. Les premiers groupes de réfugiés considèrent sans doute cette installation comme provisoire. Mais l'insécurité permanente empêche tout retour et met en mouvement d'autres groupes d'habitants de la Vénétie vers la zone littorale.
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