Les deux bouts

Les deux bouts

Quatrième de couverture

Il m'aurait plu de traiter, ainsi que des «stars» de cinéma ou des boxeurs en renom, la concierge, l'employé en écritures, le commis-voyageur, la vendeuse de grand magasin, l'arpète, enfin tous ceux qui forment cette masse que l'on rencontre près des bouches de métro, sur les escaliers des gares, aux marchés, dans les stades, aux carrefours, aux portes d'usine, sur les plates-formes d'autobus, dans les trains de grande et de petite banlieue. Parisiens de condition modeste, comme vous et moi, petites gens des classes laborieuses, ainsi que l'on disait naguère, ceux qui sont le plus grand nombre, du tout venant. Et dont l'idéal serait - s'il faut mourir - de le faire dans les règles, entre les clous. Il m'eût été agréable de causer avec chacun d'eux de nos soucis, de nos difficultés journalières, de nos joies, de nos espoirs, s'il en reste encore.

Né en 1904 à Paris, Henri Calet, de son vrai nom Raymond Barthelmess passe une enfance mouvementée, changeant constamment de lieu au gré des pérégrinations de ses parents libertaires. Confronté depuis son plus jeune âge aux "petites gens", il n'aura de cesse de les peindre dans ses écrits, et d'explorer les quartiers miséreux de Paris où il a passé une partie de sa vie. Après avoir exercé une série de petits travaux, il se met à l'écriture.
Puisant dans son existence difficile pour nourrir son oeuvre teintée d'humour et d'ironie - il raconte notamment son expérience de la Seconde Guerre mondiale, la ville de Paris et ses transformations - il parle aussi de ses voyages, au cours desquels son attention pour des détails négligés apporte aux lieux qu'il visite un éclairage particulier. Exerçant aussi comme journaliste, il se montre attentif aux misères et drames de l'après-guerre.
Il meurt à Vence en 1956.

Les coups de coeur de la presse

Ce livre est recommandé par :
Gilles Heuré - Télérama du 3 mai 2017

Extrait de Les deux bouts

AVANT-PROPOS

Depuis longtemps, les foules m'attirent, tout de même que le vide, ou l'océan. J'éprouve parfois l'envie de me jeter dedans, de m'y noyer, de m'y perdre.
Elles m'attirent et elles me font peur en même temps, cela n'est pas contradictoire.
Je songe plus particulièrement aux foules de Paris, parce que je les vois souvent.
Foules du matin, de midi et du soir. Grands rassemblements quotidiens de personnes des deux sexes, de tous âges, qui s'assemblent, qui se ressemblent, comme dans le proverbe, qui se bousculent, qui se pressent les unes contre les autres, qui se coudoient, qui se réchauffent sans se connaître. Hommes et femmes se rendant à leur bureau, à leur atelier, ou qui en reviennent. Cela flue et reflue, à heures fixes, telle une marée entraînant avec elle des milliers de petits poissons. Et je voyais surtout le grand escalier de la gare Saint-Lazare, le matin, lorsqu'il est pareil à une cascade, faite d'êtres humains, qui coule de là dans la ville, au risque de la faire déborder.
Comme on le voit, il ne s'agit pas dans ma pensée du Paris dont on parle généralement le plus : le Paris monumental, artistique, pittoresque, touristique, le «Gay Paris», le Paris des théâtres ou des boîtes de nuit à femmes plus ou moins nues. Non, je pense plutôt à un autre Paris, disons un Paris commercial, artisanal, industriel, en un mot : utilitaire, un Paris en tenue de travail.

En vérité, davantage que la foule elle-même, ce sont les individus la composant qui m'intéressent. J'avais le dessein de la désintégrer, de tâcher d'en isoler quelques particules; j'étais pris de curiosité, j'aurais voulu attraper un mouton du troupeau, capter une goutte d'eau de la mer, trouver l'aiguille dans la botte de foin...
Autant de personnes parmi celles qui se laissent emporter, autant de romans aux pages fermées, me disais-je.
Oui, j'aurais voulu extraire de cette foule une personne quelconque, la première venue, au hasard, et la mettre, pour une fois, en pleine lumière, dans le feu des projecteurs. Entrer dans sa maison, dans sa vie. Partager, faire partager un jour de son existence. Il m'aurait plu de traiter, ainsi que des «stars» de cinéma ou des boxeurs en renom, la concierge, l'employé en écritures, le commis-voyageur, la vendeuse de grand magasin, l'arpète, enfin tous ceux qui forment cette masse que l'on rencontre près des bouches de métro, sur les escaliers des gares, aux marchés, dans les stades, aux carrefours, aux portes d'usine, sur les plates-formes d'autobus, dans les trains de grande et de petite banlieue. Parisiens de condition modeste, comme vous et moi, petites gens des classes laborieuses, ainsi que l'on disait naguère, ceux qui sont le plus grand nombre, du tout venant. Et dont l'idéal serait - s'il faut mourir - de le faire dans les règles, entre les clous. Il m'eût été agréable de causer avec chacun d'eux de nos soucis, de nos difficultés journalières, de nos joies, de nos espoirs, s'il en reste encore. Cette nombreuse catégorie de Français que l'on ne questionne pas souvent, sinon jamais, sur leurs goûts et leurs habitudes, leurs manies, leurs distractions, leurs projets; ceux qui n'ont jusqu'ici jamais eu la vedette.
À titre tout à fait exceptionnel, nous accorder la grosse manchette, nous monter en épingle; mettre en évidence nos petites histoires dont nous pensons à tort qu'elles sont dépourvues d'intérêt. Chacune de ces petites histoires, c'est la vôtre, c'est la mienne, c'est la grande aventure de tous les jours.

Et l'occasion vient de m'être donnée de réaliser mon propos.
À nous les sunlights !
Profitons-en !
Je vais dire au jour le jour ce que j'ai vu, entendu.
On m'a adjoint un photographe. Puis, nous sommes partis à la découverte dans les rues de la ville. Qu'allais-je rapporter de cette pêche en quelque sorte miraculeuse ?