Jacques Anquetil : histoire d'un géant

Jacques Anquetil : histoire d'un géant

Quatrième de couverture

«MAÎTRE JACQUES», UNE LÉGENDE DU TOUR

Jacques Anquetil a régné à une époque où le vélo était le sport le plus populaire, loin devant le football. Il a été le champion français par excellence, celui qui gagnait tout. Jacques à qui rien ne résiste : huit grands Tours (cinq Tours de France, deux Tours d'Italie, un Tour d'Espagne) et vingt-trois victoires d'étapes. Orgueilleux comme un Viking, impassible dans la douleur, chanceux dans l'adversité, le sportif normand a échappé à toutes les règles sur la route, mais aussi en dehors, dans sa vie privée. Il a été un homme que «la loi des Hommes ne concernait pas», comme le révèle ce livre, à travers les riches archives de Paris Match.

Les coups de coeur de la presse

Ce livre est recommandé par :
Philibert Humm - Paris-Match, novembre 2017

Extrait de Jacques Anquetil : histoire d'un géant

FRÈRES ENNEMIS

par Raymond Poulidor

C'est vrai qu'au début, nous ne nous aimions pas. Tout nous opposait. Nos caractères, nos conceptions du métier, nos vies... À tel point que lorsque par hasard, nous étions logés dans le même hôtel, nous faisions tout pour nous éviter, allant jusqu'à emprunter des allées différentes. Puis, avec le temps, nous avons changé. Nous sommes devenus amis. Je me souviens qu'un jour, nous nous sommes présenté des excuses l'un à l'autre et nous sommes dit que décidément, nous ne nous connaissions pas. Jacques est même devenu l'un de mes supporters après qu'il a abandonné la compétition, grâce à sa fille Sophie, qui avait toujours dit «vas-y Poupou», au lieu de dire «vas-y Papa».

Jacques m'encourageait. Il aurait voulu que je gagne au moins un Tour de France. Il disait que je le méritais. Notre amitié est vraiment née lorsque nous avons arrêté de courir. Tous les ans, nous nous retrouvions sur le Tour, lui pour Europe 1, moi pour TF1. Lorsque nous étions dans le même hôtel, nous passions des soirées entières à discuter. Nous évoquions ses vaches, les courses, les jeunes qui nous remplaçaient dans les pelotons, mais jamais le puy de Dôme. Ce sont les autres qui nous en reparlaient. Personnellement, je préfère garder le souvenir de ce jour où, après un Critérium des As au Havre, Jacques m'avait invité chez lui dans son château de La Neuville-Chant-d'Oisel. C'est moi qui ai accueilli sur le perron Daniel Doucet et Roger Piel, nos managers respectifs, venus nous rejoindre. J'étais vêtu d'un splendide maillot jaune qu'il m'avait prêté, le seul que j'aie jamais porté...

*

Un lutin, cheveux blonds au vent, zigzague entre les bermes d'une route qui a plutôt des allures de chemin creux. Il maintient son cap en louvoyant, mais il avance. Plus les heures passent, mieux il avance. Ses genoux couronnés rappellent que la journée de la veille a été rude. Tout avait bien commencé. Son père était rentré du travail en brandissant un petit vélo rouge : «Je vais te donner le baptême de l'équilibre.» Le vélo ne disposait pas de stabilisateurs, ces petites roues qui offrent les premiers temps une sécurité aux débutants qui apprennent à se servir d'un tricycle. Mais un jour, il faut bien enlever ces roulettes qui donnent de si mauvaises habitudes. Donc, Ernest Anquetil avait choisi l'épreuve de force... dans l'intérêt de son fils. Toute sa vie, Ernest aura un rapport ambigu avec ce fils hors normes, lui qui aurait bien aimé être coureur dans les années 1930. Mais il lui a fallu rapporter sa paye à la maison dès l'âge de quatorze ans. Jacques s'installe sur la selle, son père le pousse d'une main ferme, tout en accélérant sa course. C'est le même piège que les stabilisateurs : quand la main cesse de soutenir le cycliste, le débutant est soudain livré à la seule pesanteur. Gamelle. Le garçonnet plonge dans le fossé. Le père entraîneur s'impatiente. Il espérait que le bambin tricote une pédalée ferme. Il rapatrie le cycliste et son engin : «Trop petit ! À la cave le vélo. En attendant...»

La Guerre des boutons avec les copains
Mais Jacques n'a pas attendu. Le lendemain, ses parents partis au travail, il file dans la cave, récupère sa monture et retrouve ses copains. La scène, c'est Petit Gibus. Jacques apprend à s'arrêter, d'abord en tombant dans les fossés, puis en patinant du pied gauche. À la fin de la journée, il se sert de ses semelles comme tout le monde pour stopper. Un an plus tard, il est capable de suivre son père et ses oncles qui filent à Clères, voir la famille : 16 kilomètres aller-retour. Jacques est impeccable, même si quelques poussettes discrètes l'aident dans les faux plats. Naissance d'un champion ? Pas vraiment. Pas encore. Les gamins grandissent plus vite que les vélos, qu'on ne change pas tous les ans. C'est toujours La Guerre des boutons avec les copains, les courses dans les bois, le petit braconnage, les virées dans les pâtisseries de Rouen.
(...)