Lettres du Bosphore

Lettres du Bosphore

Quatrième de couverture

«La Turquie m'a ouvert au monde. J'ai appris à y penser autrement. Je me souviens de mes 15 ans lorsque mon beau-père évoquait au cours du petit déjeuner familial l'Anatolie et sa profondeur historique, le déroulé de ses cultures et Istanbul ensuite. Une ville où j'ai fini par aller, la ville monde par excellence, qui puise à tant de sources, une ville de concepts qui se présente derrière le visage d'un melting pot où rien n'est fait pour durer ni même séduire, où l'on apprend à relativiser, où l'on demeure interdit devant un tel creuset d'humanités.
Istanbul n'est rien sans ses pourtours, sans la mer Noire et les Balkans, la Grèce, la Méditerranée, le Caucase, les mondes arabe et persan ; elle est un carrefour, un lieu de rencontres et d'échanges. Istanbul n'est plus Constantinople. La fracture n'est pas seulement idéologique, mais sensorielle. Il ne s'agit pas d'une île comme je l'ai longtemps pensé mais d'un continent perdu, à la dérive souvent. Une ville qui hésite, une ville qui se morfond dans un coeur abîmé. Une ville où j'ai pourtant été heureux. Le temps ne se récupère pas. Je cherche toujours Istanbul.»
S. C.

Sébastien de Courtois vit à Istanbul depuis plusieurs années. Producteur à France Culture, grand voyageur et spécialiste des chrétiens d'Orient, il est l'auteur notamment d'Éloge du voyage. Sur les traces d'Arthur Rimbaud (2013), Un thé à Istanbul (2014), Sur les fleuves de Babylone, nous pleurions (2015

Les coups de coeur de la presse

Ce livre est recommandé par :
Etienne de Montety - Le Figaro du 8 juin 2017

Extrait de Lettres du Bosphore

Extrait de l'avant-propos

Des séjours prolongés peuvent ressembler à l'exil. Un voyage sans billet de retour. Les mois passent et se ressemblent. C'est le sentiment qui m'envahit alors que je me trouve devant une plage de l'océan Pacifique, quelque part en Californie, non loin de Los Angeles, la «cité des anges», une ville que je découvre avec l'émerveillement d'une première fois. Un pays que je connais mal. Après une semaine de pluie - ce qui est rare me dit-on -, le soleil est revenu. La sécheresse sévit depuis cinq ans, et l'état d'urgence a été décrété après les grands incendies de l'été. Une terre aride de monoculture où le regard se perd parmi les milliers d'hectares, pistachiers, oliviers et amandiers. Depuis les falaises de Big Sur, sur la route de San Francisco, j'ai franchi les montagnes avec mon Henry Miller en poche - Big Sur and the Oranges of Hieronymus Bosch -, puis, jusqu'au lac Tahoe, frôlant le Nevada, je me suis aventuré sur des parcelles de désert enclavées entre des parois rocheuses, des étendues où je ne pouvais me raccrocher à aucune une image familière, ni signe, ni couleur, ni odeur. Le pays «étranger» par excellence, le pays «du dehors» d'après l'étymologie. Le soleil, le sable et la neige. Un lieu d'abandon où l'on se sent renaître, un univers minéral qui serait vide sans les temples imaginaires que je voudrais y placer. Ce n'est pas l'Anatolie, ce Levant singulier où je me suis égaré sur les routes de la foi, cherchant ce qui n'existe plus et croyant être la réincarnation d'un roi omnipotent du lac de Van, une terre où les hommes ont marqué le sol d'une empreinte indélébile, bras et soldats, maçons et marchands, routes et villages. Ici, c'est autre chose, la démesure du continent empêche l'identification tant le rapport au moi serait déplacé, ridicule même si l'on considère ces étendues que rien n'arrête. Une nature où peu demeure sinon le monde des esprits malgré les petites morts nécessaires. Il faut entreprendre, continuer et s'adapter, alors que tout nous dit de fuir, de s'enfoncer sur des chemins que l'on ne voit plus.

Quand on roule, l'esprit vagabonde. On se rappelle, on creuse, on oublie. Dans ces déserts, la voiture est un prolongement du corps humain. Elle permet de se mouvoir dans un présent continuel. C'est «l'amnésie» dont parle Jean Baudrillard dans son essai Amérique, paru en 1986, une vitesse qui stimule par un renouvellement quotidien des idées, comme si les émotions ne pouvaient rester ni même imprégner la roche à la manière des pétroglyphes de la Vallée de la mort. Le pays de l'utopie par excellence. Les temples sont ici de pierre brute et montent jusqu'au ciel, sans chapiteaux ni fioritures, sans raffinement ni entrelacs, tels que les a laissés la tectonique des plaques plusieurs millénaires en arrière : cratères, coulées de laves et lacs immenses à l'eau de cristal. Nous sommes dans un coin de désert nord-américain, une fracture que je contemple chaque jour sans retenue, détaché du réel et de la Turquie, mon pays d'adoption depuis près de dix ans, où ne règnent désormais que la peur et l'angoisse ; les lendemains sans suite où l'espoir se consume sur l'autel du pouvoir. Un pays sans présent qui s'engouffre dans des zones de combats n'ayant plus rien de romantique. Il est déjà 5 heures, la nuit va tomber, je ne veux pas tarder.