Faux départ

Faux départ

Quatrième de couverture

Ma foi, qu'est-ce donc que la vie, la vie qu'on vit ? D'expérience, elle a la douceur d'un airbag en béton et la suavité d'un démaquillant à la soude, la vie ne serait-elle qu'une épaisse couche d'amertume sur le rassis d'une tartine de déception ? Pas moins, pas plus ? C'est en tout cas la démonstration que nous livre Marion Messina, l'Emmanuel Bove de ces temps, dans Faux départ, son premier roman. À ma gauche, Aurélie, à ma droite Alejandro ! Entre la Grenobloise de toute petite extraction qui crève la bulle d'ennui dans une fac facultative, souffre-douleur d'un corps en plein malaise, et le Colombien expatrié, ça s'aime un temps mais ça casse vite. D'aller de Paris en banlieue et de banlieue à Paris, d'oeuvrer comme hôtesse d'accueil, de manger triste, coucher cheap et vivre en rase-motte, rencontrer Franck puis Benjamin ne change que peu de choses à l'affaire. Renouer avec Alejandro ne modifie guère la donne : l'amour fou, la vie inimitable, le frisson nouveau sont toujours à portée de corps, mais jamais atteints. Toujours en phase d'approche, jamais d'alunissage. Marion Messina décrit cette frustration au quotidien avec une rigueur d'entomologiste. Que voulez-vous, la vie fait un drôle de bruit au démarrage. Jamais on ne passe la seconde. Faux départ, telle est la règle.

Banlieusarde sans accent, ni pyromane, ni victime, élevée par des ouvriers bibliophiles et fins gourmets, Marion Messina était prédestinée à ne satisfaire aucun cliché. Persuadée qu'une carrière de diplomate l'attend, elle rêve d'Oxford depuis son lycée technique de zone «sensible», tuant ses après-midi à feuilleter des catalogues de voyagiste entre deux cours de bharatanatyam. Las, ni l'ONU ni les théâtres de Madras ne se décident à exploiter son talent. Elle devient pigiste, étudiante en science politique et finit par valider un BTS agricole.

Les coups de coeur de la presse

Ce livre est recommandé par :
Vincent Roy - Le Monde du 12 octobre 2017
David Foenkinos - L'Express, septembre 2017

Extrait de Faux départ

1.

Alejandro s'était réveillé avec la bouche sèche et la mi-molle des matins maussades. Il s'était étiré péniblement, la paume dorée de ses mains fines avait touché la poutre qui traversait l'unique pièce de son appartement. Il avait faim, le frigo acheté chez les Compagnons d'Emmaüs dégageait une odeur acre de pâtes aux lardons. Il avait remis le même caleçon que depuis trois jours, enfilé un pull trop fin pour supporter les hivers grenoblois et regardé la liste de ses téléchargements. Il observa d'un oeil torve et d'une main agitée la sodomie d'une quadragénaire en porte-jarretelles et talons aiguilles, sortit s'acheter un kebab avec un ticket-resto et rentra dans son dix-huit mètres carrés poussiéreux. Il était déjà 17 heures, c'était un samedi pluvieux et froid de décembre. Il ne travaillait pas les week-ends. La prochaine beuverie chez ses amis compatriotes ne commencerait pas avant 21 heures. Il se roula un joint et s'allongea.

Il logeait dans une ancienne maison de famille, dans le quartier de l'île-Verte. Huit studios avaient été improvisés dans d'anciennes chambres d'enfants, tous occupés par des étudiants. Il n'y avait plus de rires ni de bruits de chahut mais des râles de stupre, des orgies d'alcool et des cliquetis de bouteilles descendues dans des seaux au cours des dimanches après-midi. L'occupant le plus jeune avait dix-neuf ans, le plus âgé était un doctorant en physique qui chatouillait la quarantaine et cachait toute l'année sa calvitie sous un bonnet rasta. Les murs en crépi vibraient au son des basses du trip-hop britannique, notes douceâtres du reggae jamaïcain, électro classy d'un quelconque disc-jockey d'Europe de l'Est. Il aurait pu être question de n'importe quel étudiant de n'importe quelle ville de province d'Occident. Mais Alejandro Manuel González Peña était légèrement conscient de son inconsistance, et c'est pourquoi il était plus intéressant et beaucoup plus névrosé que n'importe quel Colombien expatrié dans une ville choisie dans la plus pure contingence.

Étudiant en dernière année de pregrado en littérature française dans une université privée de Bogota, Alejandro avait décidé d'imiter ses idoles en se formant sur le Vieux Continent. Atterré par la médiocrité de ses concitoyens et la corruption de leurs élites indétrônables, il avait entamé pendant près d'un an des démarches qui avaient fortement éprouvé son français académique. C'est en se rendant sur la fiche Wikipédia de Stendhal qu'il avait découvert sa future ville d'adoption, bien que le nombre peu élevé d'habitants l'ait d'abord pétrifié. Grenoble était un choix par défaut, la poste colombienne n'ayant jamais envoyé dans les temps ses dossiers de candidature à Bordeaux et Lyon.

(...)