Les attachants

Les attachants

Quatrième de couverture

Sur sa liste de voeux, l'école des Acacias était en dernière position. C'est pourtant dans cette école d'un quartier défavorisé qu'Emma, enseignante débutante, va être nommée. De septembre à juin, on suit le quotidien de cette jeune institutrice, alternant entre la révolte et la tendresse. Une année particulière, durant laquelle elle découvre le pire et le meilleur de son métier. Il y a les portraits de ses élèves, ses attachants, ses chiants, ses attachants. Les rencontres avec les parents, souvent à la dérive, quelquefois émouvants, parfois indignes... Une année décisive, qui va converger vers cet instant terrible, celui qui a failli lui faire abandonner son métier.

«L'école des Acacias, on peut imaginer qu'elle existe vraiment, pour se faire peur», écrit Rachel Corenblit qui, pendant quinze ans, fut enseignante de primaire puis formatrice d'enseignants. Un livre politique, dans le meilleur sens du terme : quelle société voulons-nous pour ces enfants qui sont aussi ceux de la République, où en sommes-nous de l'égalité des chances à l'école ?

Les coups de coeur de la presse

Ce livre est recommandé par :
Eric Loret - Le Monde du 7 septembre 2017

Extrait de Les attachants

Le gamin se tenait devant la porte, qu'elle avait laissée entrebâillée.
Emma. Elle s'appelle Emma. Elle trouve son prénom trop simple. Elle aurait adoré se nommer Iphigénie ou Cassandre. Un prénom qui résonne, qui a une histoire. Elisabeth, ou même Athéna. On ne prononce pas Athéna de façon anodine. Les références collées au nom que l'on porte, c'est comme si on avait déjà vécu une vie.
Elle enseigne depuis quelques années, pas trop longtemps mais suffisamment pour avoir des réflexes. Elle sait qu'il vaut mieux, pour certaines familles, qu'elles trouvent une porte ouverte. Tout l'art de la première rencontre. Gérer les imprévus. Frapper à une porte, c'était comme demander une autorisation et pour ces familles-là, demander une autorisation, n'importe laquelle, c'était délicat.
Il la fixait, silencieux, avec son cartable dans le dos, ses cheveux ébouriffés et sa grande bouche aux lèvres gercées. Il était immense, pour son âge, sa veste trop courte laissait apparaître des poignets fins de fille et ses bras étaient des brindilles fragiles, tout comme ses longues jambes.
Il a attendu, sans se signaler, qu'Emma lui fasse signe d'entrer et il s'est avancé lentement, comme s'il se méfiait. Une drôle de démarche, un peu bancale, pas rassurée. Sa mère s'était imposée à ses côtés, avec deux autres petits enfants. À vue de nez, deux, trois ans, pas plus. Incapables de rester immobiles. La femme les tenait par la main, un à gauche et l'autre à droite, et ils l'écartelaient en grognant, sans paroles, en reniflant, débraillés et hirsutes.
Emma s'est levée et s'est approchée, sans faire de grands gestes, sans les effrayer. Pas de brusquerie, de maladresse. Songer aux animaux craintifs qu'on essaie de ne pas faire fuir. Mais il était huit heures vingt-cinq. Elle devait protester, pour le principe. Elle était contrariée. Ce n'était pas sérieux, pas correct, totalement malpoli. Ils avaient rendez-vous une bonne quarantaine de minutes avant, afin qu'elle ait le temps de présenter à Ryan sa nouvelle école, sa classe, les cahiers, les manuels. Un bon moment qu'elle attendait, assise derrière son bureau, à aligner des feuilles photocopiées. À tenter de relativiser ce retard. On ne fait pas exprès de rater la première journée de son enfant. Ce n'est pas un acte qu'on prémédite.
La mère a devancé sa remarque, en expliquant qu'ils avaient manqué l'arrêt du bus. Le chauffeur n'avait même pas daigné leur indiquer où descendre, il les avait laissés se débrouiller et, forcément, ils s'étaient trompés. Pas un gars sympathique, le chauffeur. Ils avaient dû marcher un long moment, presque une heure, sur des trottoirs étroits et c'est vrai qu'il faisait froid cet automne, et avec les deux petits, ce n'était pas facile. La ville leur était inconnue et s'habituer, trouver ses marques, cela demande du temps. Trois jours qu'ils avaient déménagé, de Marseille. Vous imaginez la différence au niveau du climat et ce ciel lourd et chargé qui pèse sur la ville. En bas, c'est encore l'été. La priorité avait été d'inscrire Ryan à l'école, bien entendu, et le petit aussi, à la maternelle. Le dernier était trop jeune, elle allait le garder collé à ses fesses, toute la journée. C'est ce qu'elle a dit, la phrase exacte : collé à mes fesses comme un morpion, comme une sangsue, comme une maladie, mais on n'a que ce que l'on mérite.