Une mer d'huile

Une mer d'huile

Quatrième de couverture

Depuis toujours, Danielle accueille les siens chaque été dans sa villa de la Côte d'Azur. Pour la première fois, redoutant sans doute la répétition à l'identique des repas, promenades et soirées, et puis aussi la fatigue, la vieille dame a engagé une employée de maison, Prisca.
Prisca est une jeune femme étrange, ni jolie ni laide, souriante et distante. Une énigme, qui d'emblée déstabilise Danielle et les siens, une famille de scientifiques peu enclins à partager leurs émotions. Mais n'était-ce pas l'espoir secret de Danielle ? Femme forte et malicieuse, désormais à la retraite après avoir été une neurologue reconnue, elle a toujours aimé étudier la physiologie de l'âme. Prisca en train de jardiner ou de nager, Prisca jouant avec ses boucles d'oreille, va être la météorite tombée d'une autre planète, qui, soudain, révélant leurs manques et leur frustrations, va les remettre en mouvement.

Le sixième roman de Pascal Morin est magnétique, tout en lumière et sensations. «Avez-vous un rêve ?» interroge-t-il ses personnages et avec eux, ses lecteurs. Dans les magnifiques paysages méditerranéens, une parabole subtile sur la vie, comme nécessaire renouveau perpétuel.

Extrait de Une mer d'huile

Les roches météoritiques sont bien plus communes qu'on ne le pense. Elles sont composées des mêmes éléments que la Terre. Semblables à de vulgaires cailloux, elles en jonchent secrètement la surface. Il faut un oeil aguerri pour les reconnaître, à part, peut-être, dans les grands déserts où leurs traînées s'étirent sur des kilomètres, constellations de pierres noires sur le sable blanc. Il existe des hommes qui ont fait de leur chasse un métier.

Danielle effleura le rostre noir et effilé des feuilles ventrues des agaves d'Amérique. Si elle avait appuyé plus fort, elle s'y serait blessée, mais le geste était tendre, elle retrouvait en eux de vieux amis. Elle resta là quelques instants, relut le prénom de son petit-fils, «Arthur», gravé par sa main enfantine dans la chair de ces plantes mirifiques, les deux agaves géants qui encadraient la volée de marches. Le tissu cicatriciel conserverait pour toujours ces caractères malhabiles : «Arthur». Le gris bleu métallique de leurs si dangereuses feuilles, qui portait cette parure de graffitis végétaux, était là cette année encore. Comme tout le reste. Comme la maison, solide, qu'elle avait tant de plaisir à retrouver, et le monde, pérenne. Les artefacts disposés par les hommes et la nature exubérante. Ils étaient là. Juste là. Pour toujours. Et pourtant, le temps passait et Danielle avait parfois l'impression qu'il ne lui en restait plus beaucoup. Elle venait de fêter ses soixante-quatorze ans.
Le chauffeur de taxi qui l'avait déposée devant la maison lui avait donné sa carte, lui disant de ne pas hésiter à le rappeler pour qu'il la reconduise à la gare, une fois les vacances finies, mais Danielle n'avait aucune envie de penser à son départ, elle était toute à la joie de retrouver sa maison, l'odeur de l'eucalyptus du jardin, le plumage des palmiers et l'exubérance des agaves. Elle savait déjà qu'elle égarerait cette carte comme elle avait égaré toutes les autres auparavant, puisque c'était Pierre-Marie, son fils, qui arriverait le surlendemain, qui, à la fin des vacances, la reconduirait à Paris.
Cela faisait quarante-cinq ans, très exactement, qu'elle venait ici passer le mois d'août et elle avait l'impression que le paysage, le tracé du jardin et les lignes art déco de l'architecture de la maison et puis la baie, et Le Cap Nègre, au loin, étaient ancrés en elle depuis des siècles. Oui, elle en possédait une carte mentale précise, élaborée dans des zones multiples de son cerveau, par des millions de connexions neuronales, que réveillait la moindre sollicitation de ses sens. Qui l'aurait su mieux qu'elle ? Les sons, par exemple. Le chant des oiseaux de la région. Le murmure atténué des vagues, à cette hauteur. Le crissement si particulier des insectes dans la nuit chaude. Les entendre ce soir-là raviva aussitôt le souvenir de les avoir entendus tant de fois, lors de nuits d'été semblables à celle-ci, si bien que passé et présent se superposèrent sans peine, donnant plus de profondeur au temps.
(...)