Les extraits de livres

Katana. Volume 1, Vent rouge
de Jean-Luc Bizien

Extrait du prologue Le soleil était déjà haut dans le ciel. Quelques nuages ventrus et sombres paressaient, comme pour profiter du spectacle à venir. La neige tombait encore. D'épais flocons tourbillonnaient dans la brise légère avant de se fondre dans le tapis laiteux couvrant les collines, ou de venir alourdir les branches des arbres. Au loin, un couple de grues dansait une parade nuptiale. Les oiseaux gracieux se livraient à un délicat ballet de séduction, sans accorder d'intérêt à l'effroyable drame qui se préparait sous leurs ailes... Sakura Hidenori tapa du talon pour se réchauffer. Les troupes attendaient depuis des heures, dans un froid glacial. Si le daimyo tardait encore à donner l'ordre d'attaquer, il ne disposerait bientôt plus que d'une armée de statues ! Un regard circulaire lui suffit pour jauger la situation : les soldats patientaient, en parfait ordre de bataille. Chaque peloton se tenait au garde-à-vous, les hommes roides en dépit de la température. Les armures brillaient. Les lances, parfaitement affûtées, accrochaient parfois un rayon de soleil. Bien arrimés aux cuirasses, les drapeaux claquaient au-dessus de chaque casque. On pouvait y voir, couleur de sang, le mon du daimyo commandant suprême des troupes. Pivotant lentement sur lui-même, Sakura Hidenori poursuivit son inspection. La cavalerie attendait elle aussi le signal. Les chevaux, excités par les parfums acres de la transpiration et des huiles d'entretien des armures, savaient la charge imminente. Ils piaffaient, foulant la neige de leurs redoutables sabots. Le souffle brûlant des bêtes faisait naître des diablotins de vapeur à leurs naseaux. Ainsi libérées, les créatures cotonneuses virevoltaient avant de s'échapper en lambeaux de brume vers le ciel. Sakura Hidenori termina son examen de la situation par une étude silencieuse de la vallée. En contrebas des collines où ses troupes avaient pris position, on pouvait admirer le château. Admirer était le mot juste, tant cette bâtisse était somptueuse. Il fronça les sourcils. Le château n'avait pas été conçu pour la guerre, mais de nombreux samouraïs se tenaient sur ses remparts. Us considéraient avec calme les collines alentour. Sans doute devaient-ils évaluer les forces en présence ? Il s'imagina une seconde à leurs côtés. La puissance des assaillants ne faisait aucun doute. Les samouraïs ne se berçaient pas d'illusion, ils savaient la bataille perdue et se préparaient à mourir avec dignité et honneur. Leurs chefs devaient déambuler parmi eux, en cet instant. Les officiers haranguaient probablement leurs hommes, récitant d'une voix sourde les préceptes du bushido, que nul ne devait oublier à l'approche du combat.

Angela Merkel : une Allemande (presque) comme les autres
de Florence Autret

Extrait de l'introduction UNE FEMME DE POUVOIR Athènes, 9 octobre 2012. Une marée de vingt-cinq mille manifestants a envahi la place Syntagma et les rues adjacentes. La voiture qui transporte la chancelière allemande peine à se frayer un chemin vers le Parlement. Son image est partout : sur les affiches, taguée sur les murs, sur les banderoles, affublée de la petite moustache brune du Führer, en culotte de peau, sur fond de drapeau nazi, avec un brassard noir et rouge au bras. Ce jour-là, elle porte la même veste vert pâle que lors de la défaite de la Grèce 4-2 contre l'Allemagne en juin à l'Euro 2012. Aux députés, elle dit sa compréhension pour les temps difficiles que traverse le pays... et les invite à la persévérance. Bruxelles, 19 octobre 2012. Salle de presse du Conseil européen après un sommet dominé par la crise espagnole. Elle a opté ce jour-là pour l'autre côté du nuancier : un orange vif souligné d'un col en cuir. Elle vient de passer la nuit dans le mauvais rôle, posant ses conditions au renflouement des banques espagnoles. On lui demande ce qu'elle a pensé de l'accueil que lui ont réservé les Athéniens dix jours plus tôt. Elle répond : j'étais heureuse que ces gens manifestent parce qu'ils étaient libres de le faire, à condition que cela soit sans violence. Les Grecs traversent une période difficile. Ils méritent notre compassion. Angela Merkel ne dit pas un mot sur les odieuses caricatures. Elle ne lâche rien sur les conditions éreintantes imposées à la Grèce. Au risque de la provocation, elle détourne la question. Les Grecs ont l'essentiel : la liberté. Elle vient de l'autre côté du Mur. Elle a grandi dans l'absence de liberté. Elle a résisté aux sirènes de la Stasi. Elle a persévéré des années dans des recherches vaines. Elle avait trente-cinq ans à la chute du Mur. Rien ne peut ébranler sa foi dans la liberté. La situation des Grecs est dure mais elle l'est en vertu d'une mécanique économique et monétaire dont elle, chancelière allemande, refuse d'endosser la responsabilité. Il faut savoir se battre. C'est son message. Il lui a fallu vingt ans pour arriver là où elle est aujourd'hui, à la veille d'un troisième mandat de chancelière. Quand la chape de plomb se lève sur la RDA en 1989, et qu'elle entreprend de gravir les échelons du monde politique allemand, elle a essentiellement des handicaps. Femme dans un monde d'hommes. Est-Allemande, là où les «Wessies» (habitants d'Allemagne de l'Ouest) sont maîtres du jeu. Scientifique, là où les juristes dominent. Dans la course d'obstacles qu'a été sa carrière, elle a fait l'épreuve de la solitude du pouvoir. Elle a appris à garder son calme, à faire taire son orgueil. Rien ne trahit chez elle l'impatience. Rien n'exprime le regret ou ne justifie le ressentiment. Ni la RDA et sa duplicité. Ni ses concurrents écartés sans ménagement pendant sa fulgurante ascension du pouvoir. Pour la rage des Grecs et la ruine des Espagnols, elle n'a que de la compréhension, au mieux de la compassion.

Cortés et son double : enquête sur une mystification
de Christian Duverger

Extrait de l'introduction En ce début d'année 1529, l'hiver a pris possession de Tolède. Un vent glacé court dans les ruelles en pente. Le ciel est bas et lourd. La neige menace. On est dimanche. La ville se presse dans la cathédrale pour assister à la grand-messe. Les fidèles attendent, assis, l'arrivée de l'empereur. Car depuis six mois, la Cour a investi Tolède, la rebelle, l'ancienne capitale des comuneros qui s'étaient levés contre le jeune pouvoir de Charles Quint. Une puissante odeur d'encens froid imprègne les travées. Une rumeur annonce l'arrivée du souverain. Entouré d'une sorte de garde prétorienne où l'on distingue, mêlés, des conseillers flamands et des grands d'Espagne, le roi avance avec difficulté. Il boite. On dit qu'il a la goutte. Dans un froissement de manteaux, le souverain et ses courtisans s'assoient. Le silence se fait, la messe peut commencer. Mais alors qu'un chantre en surplis vient d'entonner la première psalmodie, un homme vêtu de noir entre par la porte latérale et s'avance d'un pas décidé vers le premier rang. Sans être d'une très grande taille, il affiche une belle prestance. Il respire la détermination. Des allées montent des murmures : l'assistance s'étonne. Certains se lèvent. Quel est donc ce personnage effronté qui se permet d'entrer dans la cathédrale après le roi ? Le voici qui se fraie maintenant un passage entre les courtisans pour aller s'asseoir sur un siège resté vide au côté du comte de Nassau, lui-même assis à la gauche de Charles Quint. Cet homme qui toise publiquement son souverain, c'est Cortés, le conquérant du Mexique. Une légende vivante. Quelques semaines plus tôt, le roi est venu en grande pompe faire une visite protocolaire au domicile privé d'Hernán Cortés, de passage en Espagne. On pourrait être surpris de ce geste de reconnaissance de la part de Charles Quint. Mais tel est le rapport de force du moment : ambigu. Héritier de Maximilien d'Autriche, de Ferdinand d'Aragon et d'Isabelle de Castille, le roi d'Espagne ploie sous les apanages. Mais sa politique est illisible et contestée. Ses troupes sont entrées dans Rome en 1527, appréhendant le pape Clément VII et mettant la ville à sac, signant un acte de barbarie qui traumatisera durablement l'Occident : comment dès lors se présenter comme chef de la chrétienté ? Il séquestre dans d'abominables conditions les jeunes enfants de François Ier retenus comme otages à la suite de la bataille de Pavie. Ce roi, qui fait la guerre par procuration et gouverne sans gloire, a de surcroît du mal à se faire accepter par ses sujets espagnols. Ils le voient comme un étranger. Né à Gand, élevé en Flandres, il ne parle effectivement que le français et ne parviendra jamais à apprendre l'espagnol. Face à lui, Cortés représente la vieille aristocratie de souche, mais aussi l'Espagne qui réussit, l'Espagne du grand large. D'où Charles Quint tire-t-il sa richesse si ce n'est de l'or du Mexique ? Les conquêtes de Cortés ont triplé le territoire hispanique. Alors, le conquistador a ses partisans au sommet de l'État et certains le traitent en héros. Bien sûr, il fait de l'ombre au roi et suscite des sentiments de jalousie. Mais, pour les partisans de son éviction, l'équation n'est pas simple : comment conserver le Mexique en se séparant de son conquérant ? Car une étrange alchimie gouverne ces terres mexicaines que Cortés a baptisées «Nouvelle-Espagne». Son maître y dispose de soutiens indigènes non négligeables... Et la menace de sécession est pour le roi une perpétuelle épée de Damoclès.

Philosophies africaines
de Séverine Kodjo-Grandvaux

Extrait de la préface de Souleymane Bachir Diagne - Columbia University, New York Voici un livre témoin. Ce dont il témoigne en premier lieu c'est de ce fait qu'aujourd'hui le «philosopher en Afrique» ou plutôt à partir de l'Afrique est un champ en expansion. On n'en jugera pas seulement par les publications qui le manifestent mais également par les types d'ouvrages dits de référence qui en dessinent les contours. Ainsi le Ghanéen Kwasi Wiredu a-t-il réuni il y a quelques années toute une équipe de philosophes africains, dont une majorité d'enseignants dans des universités américaines, autour d'un volume faisant le point sur différentes thématiques, orientations, problématiques, du philosopher en Afrique mais aussi sur sa géographie et son histoire : A Companion to African Philosophy publié en 2004 par Blackwell est le titre de ce volume. On citera également «L'Encyclopédie de la pensée africaine», The Oxford Encyclopedia of African Thought publiée en 2010 sous la direction des Nigérians Abiola Irele et Biodun Jeyifo par Oxford University Press. Sans compter une multiplicité d'anthologies parmi lesquelles il faut sans doute signaler, pour son originalité, celle à paraître sous peu aux éditions Suny (State University of New York), sous la direction de Chike Jeffers, et intitulée Listening to Ourselves. A Multilingual Anthology of African Philosophy. Il s'agit d'un volume multilingue dans lequel sept philosophes africains proposent des réflexions dans les langues africaines qu'ils parlent avec en vis-à-vis une traduction en anglais, systématiquement assurée par un autre que l'auteur lui-même. Séverine Kodjo-Grandvaux a écrit Philosophies africaines en tenant en compte de l'importante littérature en anglais dans le domaine. Son livre témoigne qu'il est en effet impératif, aujourd'hui, de réunifier dans la réflexion les littératures séparées par les frontières linguistiques héritées de la colonisation, celle entre l'Afrique francophone et l'Afrique anglophone en particulier. En second lieu et surtout, ce livre témoigne de ce qu'après la controverse de la «philosophie africaine» au singulier, il faut adapter aujourd'hui le discours à la réalité en mouvement des philosophies africaines, au pluriel. La critique de «la philosophie africaine» est celle d'une philosophie ethnique où souvent l'ethnie se retrouve, comme par glissement, enflée aux dimensions de l'ensemble du continent africain. Ainsi passe-t-on facilement du Bantu ou de l'Akan aux Africains en général. Il y a des philosophies africaines, nous dit Séverine Kodjo-Grandvaux, et ce n'est pas par la multiplication de philosophies nationales ou ethniques, mais parce que la philosophie africaine aujourd'hui vit de se «kaléidoscoper» en «des effets de miroir inépuisables». Au coeur de sa lecture du philosopher en Afrique se trouvent donc les notions du multiple, de la rencontre, du composé, de la profusion, en un mot de ce concept qui est au centre de la réflexion du philosophe camerounais Jean-Godefroy Bidima, très présent dans ce livre : la traversée.

Sigurd et Vigdis. Volume 1, L'ordre
de Hervé Loiselet

Hervé LOISELET, le scénariste Si le nom d'Hervé Loiselet ne vous dit rien, peut-être celui de Novy vous est-il déjà plus familier ? C'est sous ce pseudonyme que le scénariste a commencé sa carrière, signant notamment plusieurs thrillers ésotériques dans la collection «Secrets du Vatican», chez Soleil. Et pourtant, Hervé Loiselet est loin d'être un inconnu : d'abord éditeur de jeux, il fonde le célèbre magazine «Lotus Noir», référence du secteur pendant plus de 15 ans. Une habitude, chez Loiselet, puisque, passionné de BD, il est également cofondateur de «BoDoï», aventure qu'il porte à bout de bras avant de devenir éditeur de magazines jeunesse chez «Mon Journal». Une expertise dans les domaines de la presse et de la bande dessinée qui feront de lui l'homme idéal pour lancer, successivement «Pavillon Rouge», défunt magazine des éditions Delcourt, puis «L'année de la BD», «BDMag» et «Suprême Dimension» -pour Soleil, cette fois. Après avoir refondu totalement le site de l'éditeur toulonnais, il laisse libre cours à ses envies d'écriture, en tant que Novy. Pseudonyme qu'il abandonne lorsqu'il signe «20 ans de guerre», superbe récit intimiste sur fond de tragédie humaine, dans la collection Signé du Lombard. Ses diptyques «Blackline» et «Sigurd et Vigdis», au Lombard également, sont une nouvelle preuve de son bel éclectisme, ainsi que son «Histoire de France pour les nuls en BD» édité chez First, et dont le tome 4 paraît cette année. Blary, le dessinateur Benoît Blary a beau être de la jeune génération, et avoir démarré par des illustrations pour des jeux de rôle et autres storyboards pour des courts-métrages, son dessin possède cette dimension intemporelle si prisée des amateurs de bande dessinée. Fort de ses aquarelles superbement maîtrisées, Blary est capable de passer d'un univers à l'autre avec la même grâce. Familier des ambiances fantastiques, il réalise aussi de superbes illustrations pour des émissions historiques. Comme beaucoup de rémois avant lui, il rejoint l'atelier 510 TTC de Jean-David Morvan, comptant bien y trouver le scénario qui lui permettra de se faire connaître. Tant de talent n'échappe pas à Hervé Loiselet, qui lui propose de dessiner «20 ans de Guerre», récit historique alternant époques et décors, depuis la Seconde Guerre Mondiale jusqu'à l'Algérie, en passant par l'Indochine. Un scénario à la mesure de la polyvalence graphique de Blary, qui lui vaut une entrée directe dans la cour des grands, par le biais de la collection Signé. Il retrouve Loiselet aujourd'hui pour l'envoûtant «Sigurd et Vigdis».