Les extraits de livres

Le robot pensant
de Marie-Noëlle Himbert

New York, fin du XIXe siècle Cheveux courts, raie sage sur le côté, la moustache bien taillée et un noeud de cravate encadrant son col blanc, un jeune homme se noie dans un tombereau de papiers. Herman Hollerith a vingt ans; son diplôme d'ingénieur en poche, il vient de se faire embaucher par le Bureau du recensement des États-Unis. Devant lui s'entassent des centaines, des milliers de fiches, qu'il faut trier, copier, classer, en fonction des réponses à plus de vingt questions posées par les enquêteurs de l'État fédéral à chacun de ses ressortissants. Sexe, langue, pays d'origine, métier, état de santé, niveau d'éducation... depuis 1790, l'Amérique compte et classe ses habitants tous les dix ans, afin de fixer équitablement le nombre de représentants de chaque État au Congrès. Et ce travail de Titan ne s'arrête jamais, car les immigrants débarquent par centaines de milliers chaque année sur cette terre de liberté. Ce soir-là, Herman s'est attardé. Il a salué ses collègues de bureau, attendu que le silence occupe tout l'espace entre le mobilier, puis il a cherché. Les deux papiers qu'il tient entre ses mains sont, en apparence, semblables à tous les autres. Pourtant, ses doigts tremblent. «George Hollerith» et «Franciska, née Brunn» ont fui leur Allemagne déchirée par la révolution et traversé l'Atlantique. Leurs noms sont là, parmi les vingt-trois millions de fiches du recensement de 1850. Il leur a fallu quelques années pour se construire une nouvelle vie. Et un jour, Hermann est né. Il allait devenir l'une des incarnations du rêve américain. L'afflux d'immigrants pose un problème comptable aux États-Unis. Cinq ans après son démarrage, le recensement de 1880 n'est toujours pas achevé. La population a plus que doublé en trente ans. À ce rythme-là, celui de 1890 ne sera pas finalisé lorsque débutera celui de 1900. Cinquante mille personnes y travaillent à plein temps. L'administration est submergée. Elle lance alors un concours : celui qui trouvera une méthode pour accélérer le traitement statistique des informations se verra accorder le marché du prochain recensement. Herman Hollerith vient de mettre au point une machine étonnante : le tabulateur. Après un test en conditions réelles, il l'emporte haut la main sur ses deux concurrents. Grâce à son invention, le comptage de 1890 est bouclé en six semaines et son traitement en deux ans (il en a fallu sept pour le précédent). Il fait économiser cinq millions de dollars à l'État. Un État fort de 62 979 766 de ressortissants. Très exactement. Le principe de sa machine ? De simples cartes perforées. Sur ces cartes, des cases (autant que de réponses possibles à toutes les questions posées), et dans certaines cases, des trous (correspondant aux réponses données par la personne recensée). Au passage des cartes dans le tabulateur, chaque trou déclenche une impulsion électrique qui fait avancer d'un cran un compteur. Plusieurs critères peuvent être traités simultanément et enregistrés sur différents compteurs. Il est même possible de croiser des critères pour affiner les statistiques.

Un amour au pied du mur
de François Salvaing

Vincent et Renate Le grand amour, Vincent Bessou, vingt-deux ans, le rencontre aux deux tiers de l'été et aussitôt il le reconnaît. Cela se passe en pleine nuit dans une forêt frontalière entre l'Autriche et la Hongrie. Le grand amour est à terre, un pied pris dans un branchage, la cheville tordue. Vincent lâche la main qu'il tenait jusque-là, quelque petite amie devenue sans importance, s'agenouille et consacre sa trousse et son savoir de secouriste au corps recroquevillé qui geint en allemand. Malgré la douleur, grâce de la posture. Si bien accordée au biotope et au décor nocturne, raucité de la voix. Et, naturellement, singularité historique de la situation, émouvant concept de réfugiée. Tels sont les éléments, peut-on penser, qui déclenchent chez le jeune homme l'intérêt minimal sans lequel le grand amour ne pourrait pas surgir. Vincent Bessou est hautboïste à l'époque, accomplissant un voeu de sa mère, Nuria, qui met au-dessus de tout Mozart, et chez Mozart au-dessus de tout les concertos pour instruments à vent. Il vient de jouer dans le temple mozartolâtre par excellence, le Festival de Salzburg. En un tournemain, Salzburg a mis fin à sa carrière dans la musique classique. Cernées de toutes parts par le fric et la frime, les notes sortaient des instruments en noeud pap, impeccables, vétilleuses, notariales. Vincent a torché ses partitions, touché ses cachets, filé, Amadeus adieu, ils ont fait de toi la fente obscène de leurs tirelires. La petite amie suit, percussionniste, admirative : un garçon qui en a. Il se laisse bercer, pourtant n'en mène pas large tandis qu'ils traînent dans Wien à vérifier qu'aux cartes postales qu'ils envoient correspondent bien les sites et les monuments, la cathédrale par exemple, si friande aujourd'hui du Requiem en ré (KV 626) et de la Messe en ut mineur (KV 427), où l'on avait jadis admis par la porte de service le cadavre de Mozart et où on l'avait, à la sauvette, absous. La ville et la petite amie : deux abris provisoires contre l'imagination de l'avenir qui, pour la première fois de son existence, pince au diaphragme Vincent Bessou. Jusqu'à midi, il gît dans leur chambre d'hôtel, nu à décourager la femme de service et son aspirateur, puis il endosse sans entrain ses rôles de touriste et d'amoureux. La petite amie, de retour d'une active matinée, lui raconte, le débit précipité, l'intonation caressante, une chapelle, un marché, une terrasse, lui promet un musée, un château, un parc d'attractions. Il jette un oeil sur les journaux locaux, contre l'avis de ses parents il a fait allemand deuxième langue, eux auraient préféré le voir choisir russe. Bien entendu. Avec divers arguments qu'ils se figuraient raisonnables. Mais c'est leur style aussi, que de suggérer, de proposer, d'insister, sans jamais, prétendent-ils, aller jusqu'à imposer. À leur fils, soulignent-ils, moins qu'à personne.

Partages
de Gwenaëlle Aubry

Jérusalem, rue al-Silsila Au début, je n'allais pas au-delà du Mur. Je ne m'en approchais pas. Je le regardais de haut, depuis la petite place de Misgav Ladah, dans un éblouissement de pierre et de lumière. Une lumière inhumaine, calcaire, de canyon, de désert, répercutée par les arches blanches, les drapeaux étoiles, l'or du Dôme du Rocher. Le Mur, lui, absorbe tout, le grand éclat et les ombres des fidèles, les larmes et les noms sacrés, les prières de papier glissées dans ses fentes. Ce n'est pas cela qu'il faut faire, je le sais. Peu de temps après notre arrivée, j'y suis allée seule, sans le dire à ma mère. Il y avait foule, ce jour-là. Deux garçons joufflus, gauches et fiers, célébraient leur bar-mitzvah. De l'autre côté de la barrière, mères, soeurs, tantes montaient tour à tour sur des chaises pour les regarder. Je me suis assise près d'elles, du côté des femmes, surprise d'accepter ça, pourtant je n'étais pas comme elles ni comme les autres, en foulard et jupe longue, serrées sur les bancs, leur bébé sur les genoux ou dans des poussettes, et qui, face au Mur, attendaient, patientes, silencieuses, captives d'une scène où rien ne se jouait qu'encore et toujours l'attente mais moi, songeais-je en les regardant, moi je n'attends pas, je suis trop jeune pour cela, à dix-sept ans je les veux maintenant les règnes, les justices, les pardons, tsedek, mehila, ces mots-là me traversaient que jamais dans ma langue je n'aurais prononcés, voilà le pays qui me monte à la tête à la bouche me suis-je dit, je ferais mieux de rejoindre les touristes derrière leurs caméras, de rire de tout cela, mon frère m'a raconté que c'est ici qu'il a demandé Yaël en mariage mais comment ont-ils fait, étaient-ils chacun d'un côté de la barrière, elle perchée sur une chaise - quand tout à coup j'ai remarqué une fille debout derrière un parasol replié. Elle était plus jeune que moi, vêtue d'une blouse et d'une jupe noire qui tombait sur des bas de laine blanche et des vieilles baskets. Cachée derrière le parasol, loin du Mur mais tournée vers lui, elle priait, les yeux clos, en oscillant doucement, le visage enfoui dans les Tehilim comme des larmes dans une main. Sous son foulard on distinguait des mèches blondes, un front haut et pâle, le teint clair des filles de l'Est - peut-être une Polonaise, comme Perla, comme la grand-mère aussi que je n'ai pas connue et dont je porte le prénom mais qui m'a légué sa peau mate, ses cheveux noirs (tu n'auras pas de problèmes, à Jérusalem, disaient David et Yaël pour me taquiner, on pourrait te prendre pour une Arabe). Alors je ne sais pas pourquoi, je me suis levée, je me suis approchée du Mur, collée à lui les yeux fermés, les mains posées sur les pierres tièdes où poussent des herbes folles. Un instant j'ai eu l'impression qu'il me portait comme une terre. Je n'entendais plus rien, j'étais ailleurs et en même temps arrivée. Je me suis souvenu de ce que disait mon grand-père quand j'étais enfant : Dieu est partout, Sarah, comme la mer qui remplit une grotte sans en être diminuée, regarde-toi dans ce miroir (le bras passé sur mes épaules il me conduisait devant le grand miroir posé sur la commode dans la chambre obscure de son appartement de Brooklyn), et maintenant dans celui-ci (il me tendait le petit face-à-main de Perla) : c'est bien toi qui es là, tu le vois, à peine plus grosse qu'une noix ou grande comme tu l'es déjà, alors si tu peux être dans deux miroirs à la fois, petite Sarah, songe à ce que peut Dieu.

Titeuf. Volume 13, A la folie !
de Zep

Zep est né en Suisse en 1967. Il s'inscrit aux Arts Déco de Genève d'où il sortira diplômé. Il publie Victor dans la presse, puis est remarqué par "Le Journal de Spirou". Après quelques albums, en 1992, il donne naissance à Titeuf par hasard, sur un carnet de croquis, alors qu'il dessine des souvenirs d'enfance ! La première planche est publiée dans un fanzine et, à sa lecture, Jean-Claude Camano des Éditions Glénat lui propose de l'éditer. C'est le début de la grande aventure de Titeuf. Le succès est croissant et devient rapidement un véritable phénomène du monde de l'édition. Plus de 20 millions d'albums de Titeuf ont été vendus, et il est traduit dans plus de 25 pays dont la Chine. En mai 2000, Titeuf fait son apparition dans les romans de la Bibliothèque Rose chez Hachette Jeunesse. En 2001, paraît Le Guide du zizi sexuel coécrit avec Hélène Bruller. Tous deux écrivent Les Minijusticiers chez Hachette Jeunesse en 2003, dont Zep supervise également l'adaptation en série animée qui est diffusée sur TF1. Zep a également illustré la même année un livret pédagogique pour Handicap International et réalisé un carnet de 68 pages pour l'album Chansons pour les pieds de Jean-Jacques Goldman. Zep a collaboré à Sol En Si en réalisant la pochette et les illustrations du livret du disque Sol En Cirque. En janvier 2004, il reçoit le Grand Prix de la Ville d'Angoulême le récompensant pour l'ensemble de sa carrière. Il publie dans la même année Le Monde de Zep, une invitation à pénétrer dans son univers, à parcourir sa - déjà si complète - vie d'artiste. Il a été le Président du Festival d'Angoulême en 2005. Zep a démarré en 2004, une collaboration avec Tebo sur la série Captain Biceps, qui est toujours en cours. Il a contribué activement à la réalisation de la série animée diffusé sur France 3. Il renouvelle cette collaboration en 2008 avec la parution de Comment dessiner ? Il s'associe également en 2008 avec Stan et Vince pour le lancement de Chronokids, les aventures de deux enfants capables de remonter le temps : en 2011, pour le tome 3, la série a reçu le prix de la meilleure série jeunesse au Festival International de la BD d'Angoulême. C'est lui qui a dirigé la réalisation de l'adaptation cinématographique de Titeuf, sur les écrans en avril 2011. On retrouve tout l'univers de l'auteur sur son site internet : www.zeporama.com.

Bref, ils ont besoin d'un orthophoniste
de Gaëlle Pingault

Pas facile à avaler Il regarde la table. Belle-maman s'est surpassée. Décoration parfaite et pléthore de plats. Il y a de quoi nourrir un régiment. Ça tombe bien, la famille entière est réunie. Sa femme a trois frères, ils ont tous des enfants. Ça fait du peuple. C'est Noël. Il avale sa salive. Les gosses sont en train de deviser à l'étage. Les filles doivent se raconter leurs trouvailles de filles. Séries télé à la mode. Coiffures. Fringues. Mecs. Les gars doivent échanger leurs trucs de gars. Le dernier jeu vidéo qui déchire tout. Le dernier album de métal. Les meufs. Couru d'avance. Mais il les connait. Ça cause sûrement aussi écologie et justice sociale. Politique. Économie. Monde à refaire, à penser autrement. Ils ne le disent pas avec ces mots-là. Mais ils cogitent sur le sujet. Leurs grands enfants sont chouettes. Il détaille le buffet. Connaissant belle-maman, elle ne s'est pas fournie chez Leclerc. Pas le genre. Chaque bouchée va être un délice. Il aime sa belle-mère. Tant pis pour les clichés. Sa mère à lui le gonfle. Sa belle-mère est un bonheur. Il traine un peu à l'écart. La pièce est grande. Là-bas, ça papote et ça s'embrasse. Tout le monde est arrivé presque en même temps. Les enfants sont montés directement. Les adultes sont plus lents à s'installer. Marie a encore son manteau sur le bras. Bernard n'a pas posé son sac de cadeaux. Martine parle avec deux de ses belles-soeurs en même temps. Joyeuse ruche des retrouvailles de fin d'année. Bref. Il est heureux. C'est con à dire. Ça fait des années qu'il prétend détester Noël. Il ne sait même plus si c'est vrai, ou juste une posture. Ça l'amuse. Mais là, c'est Noël, et il est heureux. Il a craint de ne pas assister à ce moment. Le mot cancer n'est jamais agréable à entendre. Surtout quand on parle de vous. Martine l'appelle : - Chéri, tu boudes ? Il répond : - Non. J'inspecte la table. Je suis inquiet. Je pense qu'on va manquer. Éclat de rire. Simone relance : - Pierre, méfie-toi. Si tu te moques trop, je t'attache à ta chaise. Tu ne repartiras qu'une fois que tu auras fini tous les plats. Re-éclat de rire général. Sauf lui et Martine. Eux, ils savent. Un flottement dans leur regard. Puis ils sourient quand même. C'est la fête. Pour eux aussi.