Les extraits de livres

Entre deux rives
de Emmanuel de Waresquiel

Extrait de l'avant-propos J'ai largement dépassé la moitié de ma vie. J'ai écrit quelques biographies. J'ai vécu pendant près de trente ans avec mes personnages. J'ai tenté de les comprendre, d'ôter les masques de leurs visages, de fouiller l'épaisseur de leurs silences, d'éclairer leur part d'ombre. J'ai vieilli avec eux. L'historien se débat avec le temps. C'est son métier. Il apprend à en mesurer la vitesse et la lenteur, les concordances, les anachronismes, les accélérations et les ruptures. A force de me cacher derrière mes personnages, j'ai éprouvé un jour le besoin de les raconter autrement en me racontant moi-même, tel que je suis, plus près de ma mort que de ma naissance. Souvent, l'expérience de la mort de ceux qu'on a aimés, ou tout simplement quittés, nous révèle à nous-mêmes. Que nous apprend-elle de ce que nous sommes ? Nous avons beau faire comme si elle n'existait pas, nous savons bien qu'elle est étroitement enlacée à nos vies. «Pourquoi dit-on avancer dans la vie ? demandait Bernanos, c'est notre mort que nous approfondissons sans cesse.» De Nusch, son grand amour, Éluard écrit dans une lettre inédite à René Char qu'elle l'avait éveillé à la vie dont il allait mourir. La mort nous attire doucement, on peut en rire ou en pleurer, l'injurier ou la craindre, cela finit toujours dans la tombe. «Tâchez d'y faire bonne figure, prévenait Chateaubriand, car vous y resterez.» «Je me suis colleté avec le néant», écrivait Stendhal à Domenico Fiore en avril 1841 après sa première grande crise d'apoplexie. Il nommait la mort d'un curieux acrostiche tiré de l'anglais et transcrit en sonorités italiennes : Fear of death : Firodea. Il était en pleine convalescence et craignait les conséquences de son dernier amour pour Cecchina Lablache, la femme du peintre François Bouchot, qu'il appelait drôlement miss Bouche. C'était à Civita-vecchia, mais cela aurait pu être partout ailleurs. Je pense à Léautaud regardant à la fin de sa vie l'une des dernières femmes qu'il ait aimées, Rebecca S., se mettre nue devant lui. A Nabokov écrivant à sa femme Vera le jour de leur dernier anniversaire de mariage : «Here we are at last, my darling.» A Éluard encore, après la mort de Nusch, dans son envoi à l'un de ses plus beaux recueils de poèmes : Le Temps débordé, publié en 1947 : «À J. et A., derniers reflets de mes amours, qui ont tout fait pour dissiper la nuit qui m'envahit.»

Mari et femme
de Madeleine Chapsal

Quand le cercueil encordé commença de disparaître dans le caveau, la femme en deuil faillit rire. De la mise en bière jusqu'à la mise en terre, ce rituel lui semblait tellement saugrenu ! Une tragicomédie ! Car on a beau savoir que naître ne mène qu'à mourir, quand la mort survient pour de bon on se trouve pris de court et on la nie ! Comme on le faisait avant qu'elle survienne : «Pas moi, pas nous, cela ne risque pas de nous arriver !» Eh bien si ! Julien, son aimé, son mari, est mort et elle assiste à son enterrement. De même qu'elle a assisté à sa dégradation, à ce qu'on appelle l'agonie. Ralentissement de la respiration, puis du coeur, puis silence, puis refroidissement de ce qu'il est convenu - encore un rituel - d'appeler le cadavre. C'est sans dégoût quoique étonnée qu'à plusieurs reprises Albane a posé ses lèvres sur le front glacial du mort, de ce mort qui est le sien ; peut-on dire cela, peut-on dire «mon mort» ? Ils en avaient ri ensemble : «Quand l'un de nous deux sera mort, l'autre ira se retirer... où ?» «Moi dans le Var..., disait-elle en riant, j'y ai de bons souvenirs ! - Tu ne m'y trouveras pas, je serai dans les Côtes-d'Armor ! - Brrr, quel froid il y fait, pas pour moi ce coin-là !» S'ils riaient, c'est qu'ils n'y croyaient pas du tout, à la mort annoncée, pas plus à la sienne qu'à celle de l'autre... De même qu'elle ne croit pas aujourd'hui à celle de Julien en dépit du cérémonial... Pourquoi tous ces gens viennent-ils l'embrasser, lui chuchoter des mots émus ? Pour la consoler de quoi ? Encore une comédie, ces condoléances ! Ils n'étaient qu'un seul être, elle et Julien, et il est toujours avec elle. La preuve : elle ne pleure pas. Que les autres aient la larme à l'oeil, c'est leur affaire, mais ils se méprennent : ils croient Julien mort, alors qu'il n'a jamais été aussi présent. Albane est blottie contre lui.

Réussir dans un monde incertain : les 9 clés du leadership
de Martine Renaud-Boulart

Extrait de l'introduction Lorsque j'étais enfant, j'avais moins de 5 ans, mon grand-père m'a demandé : «Que veux-tu faire de ta vie ma chère petite ?» J'ai répondu : «Je veux vivre dans une grande maison et être entourée de gens intelligents.» Comment ai-je gardé ce cap qui émanait de mes besoins les plus profonds, malgré les aléas de la vie ? J'ai gardé ce cap en construisant des séminaires de dirigeants chez moi afin de les aider à se recentrer sur leurs forces pour avancer dans un monde incertain, alors que moi-même je me retrouvais seule, sans mari, sans métier, avec un enfant n'ayant pas fini ses études. À chaque âge de ma vie, j'ai gardé la même posture, «maman» est mon plus beau titre. Pour moi, être guidée par une véritable noblesse de coeur, c'est développer une attitude positive face à la vie qui renaît sans cesse, c'est accepter son existence sans la subir, c'est économiser ses efforts en anticipant les changements permanents, c'est faire des compromis sans affaiblir ses convictions, c'est ne pas être esclave de ses propres contradictions, c'est enfin chercher à se perfectionner sans cesse. Ma meilleure amie dit que je suis «une mère psychique», une mère aidant chacun à devenir une bonne mère pour lui-même, une accoucheuse des esprits. C'est vrai que je m'appuie sur ce sens de la transmission sur un mode transparent, sans cacher mes peurs et mes doutes. Car je sais que plus on doute, plus on suspend son jugement pour trouver une certitude fondamentale, plus on trouve son chemin. Ayant eu l'habitude d'accompagner le changement pour moi, je me suis demandé comment aider les autres à accompagner le changement chez eux-mêmes. C'est ainsi que j'ai découvert que cette attitude pouvait être précieuse pour le leader devant incarner une vision et des comportements utiles au groupe qu'il dirige. En effet, le «leader philosophe» n'est pas le plus important, le plus compétent, ni le plus aimable car il connaît ses limites, tout en s'appuyant sur ses forces. Mais il cherche à ce que chacun de ses collaborateurs soit important, compétent et aimable pour générer une énergie de coopération. C'est cette expérience que je souhaite partager avec vous par l'intermédiaire de ce livre. Ce livre est un voyage à travers des exercices de philosophie pratique, sorte de boîte à outils, pour mieux vivre sa vie personnelle et professionnelle, maîtriser son angoisse de solitude ou de finitude, gérer ses émotions négatives, affronter les difficultés avec un esprit plus libre, grâce au questionnement socratique ou à l'usage du doute cartésien, afin de répondre aux questions suivantes : Que puis-je savoir sur moi-même et sur l'univers ? Que dois-je faire ? Que puis-je espérer ? Trois questions que Kant jugeait fondamentales pour trouver son chemin de vie et pour transformer les obstacles en opportunités de développement personnel et professionnel. Mais aussi comment rendre ma vie plus vivante, plus digne d'être vécue ? Car la philosophie est avant tout un art de la transfiguration, nous disait Nietzsche. Chaque philosophe nous propose des moyens différents pour vivre une vie bonne : sérénité, vérité, vertu, élégance, suivant leur tempérament et ce faisant nous inspire pour suivre notre nature et ainsi trouver le sens que nous souhaitons donner à notre vie. Les problèmes philosophiques sont ceux de tous ceux qui éprouvent un manque existentiel allié à un plaisir de penser. Je ne suis pas diplômée de philosophie mais je veux être praticienne de la philosophie. Je cherche sans relâche à éclairer mon action par la réflexion, à ne pas vouloir changer ce qui ne dépend pas de moi, à me méfier des apparences, à m'émerveiller de la vie, et à lutter contre mon ignorance.

11e : Photographies
de Karine Pelgrims

Je est un Autre... Appareil photo en bandoulière, Karine Pelgrims a repris à son compte les mots du poète et s'en est allée déplier la carte du 11e arrondissement. Durant plusieurs mois, elle est partie à la rencontre de celles et ceux qui font le 11e arrondissement et y vivent au quotidien, pour poser sur eux son regard tendre et bienveillant. Elle a rapporté de ses déambulations des photographies imprégnées de lumières urbaines, de mouvements de ville et de vie, qui dressent en filigrane le portrait contrasté - mais jamais indifférent - d'un arrondissement riche de sa diversité. Intense et effacée derrière son objectif, Karine Pelgrims laisse toute la place à l'Autre, celui que nous croisons sur notre palier, dans la rue, au commerce du coin. Cet Autre dont, dans une parfaite symétrie des rôles, nous endossons aussi toutes et tous l'habit. Karine Pelgrims a décidé, en fine observatrice de ses contemporains et de leurs lieux, de mettre le 11e à l'honneur. Elle le déroule tout au long de ces pages, comme son chiffre porte-bonheur, nous invitant à suivre le fil sensible de cet arrondissement en mouvement, au sens premier et étymologique du terme, qui est te nôtre : un arrondissement dont l'énergie nous transporte et nous émeut. Patrick Bloche, Député-Maire du 11e arrondissement

La vérité vaincra : les Médicis m'ont créé, les Médicis m'ont détruit
de Abel Arias

Extrait du prologue Ratisbonne, Bavière, septembre 2006 Le jeune homme tentait de se frayer un chemin dans l'amphithéâtre bondé. Se garer aurait été extrêmement difficile pour parvenir en voiture dans le campus, alors Jonas Friedelbel avait choisi de venir à vélo. Vingt ans à peine, grand et blond, il avait une carrure de joueur de curling, pas la tenue. Celle-ci était classique, réglementaire, cravate, chemise blanche, costume foncé. Le nouveau pape, bien qu'Allemand, ne viendrait pas tous les ans dans son pays de naissance et Jonas était venu par curiosité intellectuelle. Non catholique dans une Bavière traditionaliste, il appartenait à une autre Église, beaucoup plus récente, qui encourageait fortement ses membres à étudier et prêcher pour elle au moment où les autres de leur âge vont plutôt à la fac et s'amusent. Il repensait à sa conversation avec ses coreligionnaires, surpris par son envie d'assister à la conférence. - Mais oui, lâchez-moi, je suis sûr que ce sera super intéressant. Son Église elle-même ne se rapprochait-elle pas de plus en plus de l'Église protestante ? - Et inutile de m'accompagner Boris, j'y vais seul ! Il avait entendu le début du discours grâce aux haut-parleurs qui le diffusaient. Aïe, espérons que cela ne sera pas mal interprété, pensa Jonas. Joseph Ratzinger était au pire maladroit, pas tendancieux. Et les gens d'aujourd'hui doivent bien comprendre et connaître le contexte de l'époque, le Basileus était sur le point d'être le dernier d'un Empire millénaire, de plus son exemple n'est que rhétorique ! Féru d'anecdotes, Jonas connaissait l'histoire de Bajazet ou Bayezid qui dans l'hiver 1393 avait convoqué dans son camp tous ses vassaux chrétiens, dont Manuel II Paléologue, dans l'idée de les massacrer. Ce qu'il ne fit pas, mais la méfiance du Basileus pouvait se comprendre en cet instant, sans aucune haine de l'Islam, au contraire, une quatrième mosquée venait d'être construite à Constantinople. Comme tous les Bavarois, Friedelbel connaissait aussi le passé de Benoît XVI, intégré de force dans les Jeunesses hitlériennes et qui était un véritable théologien, conservateur, mais brillant. De toute manière cela ne regardait que les catholiques qui devaient bien s'attendre à un mouvement de balancier après Vatican II. Zut, pas de place.