Les extraits de livres

Andy : Le héros d'un roman
de Brigitte Kernel

Une balle de revolver, plus de dix organes atteints, normalement je suis mort, non ? Cette femme qui m'a tiré dessus ! Comment j'ai pu me sortir d'un truc pareil ? Par quelle chance ? Quel miracle ? Parce que les médecins aux urgences ont fait ce qu'il fallait ? Grâce à ma mère ? Elle a tant et tant prié. Je ne sais plus si je suis vivant ou mort, docteur, c'est affreux. Déjà que je n'ai jamais vraiment été certain de vivre dans le réel... Alors maintenant, depuis cet attentat sur ma personne, comme ont dit les flics - «cet attentat sur votre personne, monsieur Warhol» -, c'est pire. Je n'en peux plus. Je perds mes forces. Je suis anéanti. Plus d'autre choix que de vous parler, docteur Zielinski. J'ai si peur... Peur de ne plus être de ce monde. Alors, enterré ? Je sais, ça ressemble à un délire, pourtant ça n'en est pas un. Je ne vous raconte pas n'importe quoi, je vous assure, je suis vraiment là-dedans, dans ce vertige, comme au-dessus d'un gouffre, suspendu dans le vide, c'est terrible. Et quand j'arrive à me persuader que je suis bien vivant, j'ai peur que ça recommence. Qu'une autre folle comme Valérie Solanas vienne et braque à nouveau son calibre 32 sur moi. Alors je me mets à trembler, à trembler, à trembler. Andy... Andy Warhol. Mon prénom, mon nom... C'est ma base, mon ancrage, dans le monde des vivants. Mais si je ne suis plus de ce monde ? Alors, où suis-je ? C'est étrange. On ne me demande jamais comment je m'appelle. Vous comprenez, on me connaît. Je dois dire que je ne pensais pas devoir me présenter, docteur... Enfin, je veux dire que j'ai une certaine notoriété. D'ailleurs, c'est fou d'y penser ! Que ça m'arrive à moi, une chose pareille, cette notoriété. Remarquez, j'ai tout fait pour. J'ai voulu être célèbre et riche. Je veux être encore plus connu, encore plus fortuné. Ça me rassure. Être une sorte de Liz Taylor, de Marilyn, de Jackie Kennedy, de Shirley Temple, ah oui, elle m'a fait tellement rêver enfant ! Je lui avais demandé une dédicace, je devais avoir cinq ou six ans, elle m'a répondu, oui, elle m'a répondu !

Le procès
de Stéphane Henrich

Bêêêêê ! ! ! Meuuuuh ! ! ! Hi han hi han hi han ! ! ! Le loup a l'air bien inquiet dans son costume froissé. "Silence ou je fais évacuer la salle ! s'exclame le président. Vous vous appelez Bertrand Loup et vous êtes né l'hiver dernier dans le bois des Bruyères." "Oui, m'sieur le président." "Vous êtes accusé d'avoir tué un agneau."

Cognac blues
de David Patsouris

Je suis un tueur. Et aujourd'hui, ce jeudi de la mi-septembre, à n heures 17 très précisément, je travaille. Nous sommes entre deux rangs de vigne, du côté de Salles-d'Angles, pas loin de Cognac. Il fait chaud. Le soleil brûle ma peau. Je suis en tee-shirt et en jean. Les mains gantées. Rien d'autre. Je ne suis même pas cagoule. C'est inutile : l'homme que nous venons de tabasser va mourir. Il ne témoignera de rien. Et c'est évidemment le but. On nous a payés pour ça. Cher. Il est étendu sur le sol. Il gémit doucement. En crachant un mélange de salive et de sang. Il ne peut même plus ouvrir les yeux tant ils sont tuméfiés. Sa main gauche tremble en serrant un peu de terre. Le soleil fait apparaître des noirceurs sur sa peau. Il faut l'achever. C'est la quatrième fois que je tue un homme. Qui va donner le dernier coup de batte ? Thierry n'en veut plus. Il a vomi il y a dix minutes. Quand l'autre a crié. Je vais le faire. Il est tellement mal, tellement sonné, et blessé et arraché de partout et sanguinolent qu'il ne peut même plus demander pitié. Il respire par à-coups, toujours en bavant du sang par sa bouche déchirée. Peut-être a-t-il encore la force de se demander pourquoi les choses ont tourné ainsi. Pourquoi les circonstances l'ont conduit jusqu'ici, à crever dans cette parcelle de vigne. Peut-être se pose-t-il la seule question qui vaille pour lui aujourd'hui : qu'ai-je donc fait ou dit dans ma putain d'existence pour mériter ça ? Et peut-être trouve-t-il, à chacun des coups qui s'abattent sur lui, des réponses. Sa vie se répand sur le sol... À la limite, on pourrait le laisser clamser comme ça. Ce serait un risque. Et moi, je n'en prends jamais. C'est interdit. Je tiens la batte de base-ball dans mes mains. Je cherche un peu de sang-froid dans mes bras. J'en trouve et je frappe : sa tête éclate dans l'herbe jaunie. Rougie maintenant. C'est fini. Il est mort. C'est fait... Oui, c'est fait. Thierry vient de s'écrouler par terre. Il pleure. Faut pas rester là. Pour la forme, je fouille les poches du cadavre et lui pique son portefeuille. Puis je le retourne face (ce qu'il en reste) contre terre. Ici, au soleil. Que l'on retrouve le corps n'a absolument aucune importance. Je laisse même la batte juste à côté. - J'te ramène où ? Thierry ne répond pas. Il reste prostré, à regarder les vignes, sans rien dire. C'est la première fois de sa vie qu'il voit ça. Et là, il bute, il réalise pas, il cale sur le monde, tel qu'il est, et tel qu'il y participe. Il s'en remettra. Enfin, c'est pas rien de tuer un homme... - Oh ! Thierry ?

Chevalier du Temple
de Jyhel

St Jean d'Acre Il est cinq heures du matin en ce jeudi cinq avril de l'an de grâce mil deux cent quatre-vingt-onze. Le soleil n'est pas encore au rendez-vous et pourtant, je me pavane sur le chemin de ronde de la citadelle en saluant çà et là mes frères d'armes et de prières. Si je suis matinal, c'est que le sommeil me fuit. Je suis soucieux de la tournure que prennent les événements. Depuis des décennies, le royaume de Jérusalem a été menacé mais cette fois, c'est aussi sérieux que lors de la campagne de Saladin. Certes, je n'étais pas de ce monde à l'époque mais les faits qui ont marqué l'histoire, sont bien connus de nous tous. Pour l'heure, les musulmans sont déjà maîtres de la principauté d'Antioche et du comté de Tripoli et, selon des dernières rumeurs, ils sont aussi bien avancés en Terre Sainte. St Jean d'Acre manque encore à leur tableau de chasse mais surtout constitue un point d'ancrage majeur de la chrétienté. Voilà donc l'objet de mon tourment. Déjà l'automne dernier, le sultan Qalâwun avait des intentions belliqueuses. Par chance, il mourut en novembre et cela accorda un sursis à Acre. Son fils, Al-askraf Khalil, a bien failli être victime d'un complot au sein des Mamelouks, qu'il a su déjouer au grand dam des chrétiens. On dit qu'il a repris la route de Hosn al-Akrâd en Syrie pour se réarmer avant de continuer l'oeuvre de son père, c'est-à-dire mettre le cap sur St Jean d'Acre. Aux dernières nouvelles, il semble être annoncé pour les jours qui viennent. La nature reste cependant indifférente à mes préoccupations. Le doux clapotis des vaguelettes vient, comme une musique de fond, bercer ce silence grandiose. La surface de la mer frétille dans une myriade de reflets lunaires comme si notre compagne, astre de la nuit, était venue à se découper en millions de parcelles incandescentes. Accoudé sur la muraille, moi, Raynal, seigneur de Valbelloy, soldat du temple depuis presque une décade, je contemple perplexe cet univers de beauté et de sérénité qui revêt un air de calme avant la tempête. - Bonjour frère Raynal ! - Mes salutations nocturnes Messire de Gressibus ! - Appelez-moi Jacques, je vous en prie ! Après toutes ces années de sueur, de larmes, de sang à vos côtés, je n'ai personne de plus proche que vous ! - Bien entendu, mon ami, je vous taquine ! Le sommeil vous fait-il également défaut, Jacques ? - J'en ai bien peur ! Comment pourrais-je fermer les yeux et m'abandonner à la quiétude. Même si je suis en paix avec Dieu et avec moi-même, je ne peux m'empècher de penser que le ciel va nous tomber sur la tête. - Vous parlez vrai, frère ! Selon le dernier messager, le Sultan d'Égypte, Al-ashraf Khalil, fondrait sur nous avec plus de cent mille hommes. Impossible de s'opposer à cette armée en plaine, ce serait perdu d'avance.

Etonnantes Histoires de France et de Navarre
de Daniel Appriou

COMMENT RENDRE LES ROMAINES FÉCONDES La célébration du culte de la nature, rendu en particulier au dieu Faunus, protecteur des troupeaux, prit un tour plus violent quand les Romains inventèrent les lupercales. Tous les 15 février, douze luperques, prêtres chargés d'organiser ces cérémonies, sacrifiaient des animaux, boucs et chèvres, dans la grotte où Romulus et Rémus auraient été allaités par la louve. Puis, maculés de sang et armés de lanières de cuir provenant de la peau des bêtes immolées, ils parcouraient les rues de la ville à peine vêtus. Les femmes qui avaient le malheur de croiser leur chemin, ils les flagellaient à l'aide de ces fouets improvisés. Mais en réalité, ces violences étaient davantage un bonheur pour les victimes stériles car ces coups devaient les rendre fécondes, et pour les victimes enceintes, qui pourraient ainsi accoucher sans douleur. Il fallut attendre de nombreux siècles et l'interdiction du pape Gélase Ier pour voir disparaître cette fête d'un genre sauvage. UN ROI FIER ET TROP IMPRUDENT Candaule, roi de Lydie, avait une épouse dont il était très fier et ne cessait de vanter ses charmes physiques. Voulant partager sa satisfaction avec Gygès, un de ses proches, il lui proposa de se dissimuler dans sa chambre et d'observer la reine nue lors de son coucher. Outré de cette proposition qu'il jugeait offensante pour la souveraine, Gygès refusa ; mais poussé par Candaule et «peut-être quelques diables aussi le poussant», il finit par céder et Se tint Caché au bon moment au bon endroit. Effectivement, la reine était d'une beauté rare et, en ayant assez vu, Gygès s'esquiva. Hélas, la reine s'en aperçut. Mais ayant compris que son royal époux avait manigancé cette mise en scène, elle s'adressa le lendemain à Gygès en ces termes : soit il tuait le roi, l'épousait elle et devenait roi à son tour, soit il serait exécuté pour crime de lèse-majesté. Que croyez-vous qu'il arriva ? Ce fut pour la première proposition qu'il opta. Retrouvant sa place dissimulé dans la chambre royale poignarda Candaule, épousa la reine régna sur la Lydie (687 av. J.-C).