Les extraits de livres

Le déni français : les derniers enfants gâtés de l'Europe
de Sophie Pedder

Extrait de l'introduction La France, dernier enfant gâté de l'Europe ? Quel bonheur d'être Français ! La crise dans la zone euro ne fait que s'aggraver et toute l'Europe s'inflige des mesures d'urgence sans précédent, mais les Français se prélassent toujours dans le luxe d'un modèle social sans équivalent. Longs week-ends grâce aux RTT. Système de santé remarquable. Retraite de bonne heure. Services publics à portée de la main. Congés payés hors pair. Le pays se prépare à un avenir incertain en s'enfermant dans le déni du réel. Suite à une campagne électorale marquée par la rêverie et l'esquive, l'heure est maintenant à une politique de rigueur qui n'ose pas dire son nom. À entendre le nouveau gouvernement, le pays s'est embarqué dans un redressement fondamental des comptes publics, dans un sérieux budgétaire, qui se ferait sans austérité, sans coupes sauvages dans les dépenses et sans douleur pour les classes moyennes. Sans parler d'une amélioration de la compétitivité sans effort important. Bref, un redressement sans aucun sacrifice. Le déni a changé de nature mais il existe toujours. Les Français n'ont encore rien vu ! Malgré la succession de mesures budgétaires d'urgence, annoncées par le gouvernement précédent, les dépenses publiques n'ont pas cessé d'augmenter depuis le début de la crise actuelle, et le programme officiel du Parti Socialiste ne prévoit pas de renverser la tendance. Au point qu'elles représentent une part de P.I.B. plus élevée qu'en Suède et que la dette publique, exprimée en pourcentage du P.I.B., dépasse celle de l'Espagne. Par rapport à l'effort de redressement consenti par d'autres pays européens, les Français restent de grands privilégiés, les enfants gâtés de l'Europe. Du berceau au cercueil, ils sont soignés, protégés, assistés, choyés : allocations familiales généralisées ; âge moyen de la retraite à moins de 60 ans ; crèches municipales et garderies publiques ; soins et consultations à volonté ; installations culturelles et sportives qui font envie ; villes fleuries et bâtiments publics impeccables ; allocations de chômage généreuses. Pas surprenant que les Anglais aiment tant venir s'installer dans des villages français pour y bénéficier d'une vie aussi délicieuse ! Mais les Français n'ont plus les moyens de maintenir ce train de vie ! Depuis plus de trente ans, tout a été financé à crédit. La France ne peut plus se permettre un tel luxe. Il faudra se préparer à faire un effort réel et à affronter l'avenir avec un modèle plus modeste, et un nouveau pacte social.

L'étoile jaune et le croissant
de Mohammed Aïssaoui

Je dis souvent aux survivants : écrivez. Je leur répète : écrivez, écrivez. Ou faites écrire votre histoire. Je n'ose ajouter : un jour vous ne serez plus là, et qui alors recueillera vos paroles ? Elles s'envoleront ou seront balayées comme la poussière. A leurs enfants, j'explique qu'il faut tout conserver : lettres, photos, pièces d'identité, journaux intimes... Tout. On ne sait jamais, cela peut constituer des preuves, un jour. Des preuves, oui, il en faut, parfois. On ne sait jamais. Les choses disparaissent si vite, et on le regrette après. On le regrette toujours. Je l'ai observé tant de fois, tenez, hier encore, quand une amie a perdu sa grand-mère : elle s'est rendu compte qu'au fond elle ne savait rien d'elle... Moi qui n'ai survécu à rien - si ce n'est à quelques petites humiliations -, je ne comprends pas mon obsession à retrouver des traces qui ne me concernent pas, ou si peu ou de si loin. Je ne comprends pas, mais j'insiste, j'insiste... J'y passe beaucoup de temps. J'ai un penchant : j'exhume des noms oubliés comme d'autres chassent des trésors ou cajolent des voitures. Je recherche des existences sur lesquelles on a posé un voile de silence. Je fouille dans les souterrains de l'histoire. Je poursuis des ombres. Je remarque les silhouettes. Je suis le biographe des fantômes. Oui, je passe beaucoup de temps avec des fantômes. Des noms depuis longtemps disparus me deviennent familiers. Je dis d'eux : je les connais, comme des amis perdus de vue. Parfois, il m'arrive même de faire découvrir aux familles des épisodes de leur histoire qui leur étaient inconnus. Je tente de retrouver des noms effacés comme on désire adopter un enfant. Celui que je recherche en ce moment a disparu depuis plus d'un demi-siècle. Il est mort le 24 juin 1954. Il s'appelle Kaddour Benghabrit. Son nom est parfois orthographié Ben Ghabrit, Ben-Ghabrit, ou ben Ghabrit; sur l'état civil, son prénom est Abdelkader. C'est fou comme autrefois on a pu être si négligent avec l'orthographe des patronymes. Son nom ne vous dit probablement rien : Benghabrit a fondé la Grande Mosquée de Paris en 1926 - sa création avait été décidée à la fin de la Grande Guerre en hommage aux soixante-dix mille soldats musulmans morts pour la France. Pourquoi lui ? Pourquoi Benghabrit m'intéresse-t-il plus particulièrement et occupe-t-il tant mon esprit ? Je ne saurais trop l'expliquer - parfois, les interrogations n'appellent pas de réponses. J'en avais entendu parler pour la première fois au début des années 90, lors de la diffusion d'un documentaire à la télévision. Ce représentant des musulmans avait, disait-on, sauvé des Juifs de la déportation durant l'Occupation. Ça m'avait intrigué. Puis, le temps a passé. Trop vite. Mais cette histoire était restée ancrée dans un coin de ma tête. À tel point qu'une quinzaine d'années plus tard j'avais proposé à un ami écrivain de se pencher sur ce destin qui me semblait digne d'être conté, mais mon ami avait d'autres projets.

Le train
de Jean Pruvost, Amélie Rozet

Train en provenance de... De bon matin j'ai vu passer le train De trois grands rois qui partaient en voyage. Chanson traditionnelle d'un noël populaire. Si l'invention du train, en tant qu'«ensemble constitué par une locomotive entraînant une suite de véhicules de transport sur des rails» (Annales de l'industrie française, 1829) est récente dans l'histoire de l'humanité, et si le vocabulaire s'y rattachant a pris son plein essor au XIXe siècle, avec la Révolution industrielle, pour autant, le mot «train» était déjà en vogue dès le XIIe siècle. Il tient ses origines de la vaste famille latine construite autour du verbe trahere, «tirer, traîner derrière soi», tragere en bas latin, traginare en latin populaire, puis traîner en ancien français. C'est en effet à partir du verbe traîner, attesté dès 1131 sous Louis VI le Gros, que naquit le train quelques années après, en tant que «file, ensemble de choses tirées». On est certes encore loin des rails, mais indéniablement le train a dès le départ quelque succès ! Ainsi, dès la fin du XIIe siècle, se rapprochant du futur moyen de transport, il désigne déjà un convoi de bêtes de somme et, plus largement au XIIIe siècle, les domestiques, chevaux et voitures accompagnant un haut personnage, le roi par exemple. D'où le «train du roy». Forcément long et somptueux. Plus tard, au XVe siècle, l'un des sens correspondra à la «partie de la voiture à laquelle sont attachées les roues», pour qualifier également dès le XVIe siècle, la «partie de devant ou de derrière de certains animaux». D'où la naissance des termes «avant-train» et «arrière-train» au XIXe siècle, celui qu'on «botte». Un train de marchandises sans wagons ? C'est dans la mesure où au XIIe siècle, un «train» représentait une suite en mouvement, qu'au XVIIe siècle, on a aussi appelé train un ensemble de choses fonctionnant en même temps : un train d'artillerie représente par exemple sous Louis XIV «tout l'attirail», associé dans une même finalité, «pour servir l'artillerie». On peut être surpris de découvrir dans le Dictionnaire français espagnol de François Oudin, en 1660, la mention d'un train de marchandises, qui n'a évidemment aucun lien avec une quelconque machine à vapeur, mais représente des marchandises convoyées ensemble, tout comme le train de bois flotté, également cité par Oudin, correspondait à l'ensemble des troncs, des «bois de grumes»-c'est-à-dire couverts de leur écorce - réunis en radeaux et attachés les uns aux autres, mis à flot sur une voie d'eau pour une destination en aval. Dans cette dynamique, le «train» s'assimilera facilement au XIXe siècle aux cargaisons de munitions que l'on déplace en voiture à chevaux jusqu'à destination et c'est tout naturellement que le convoi constitué de plusieurs wagons se déplaçant ensemble sur un «chemin de fer» fut nommé «train», attesté en ce sens en 1829. En 1837 naissait l'expression train de voyageurs puis, cette fois-ci sous la forme de wagons tirés par une locomotive, était dans la foulée attesté le train de marchandises. Bien différent de celui de Oudin...

Collusion
de Stuart Neville

«On est suivis», dit Eugène McSorley. La Ford Focus décolla au sommet de la côte et retomba lourdement sur ses vieilles suspensions. McSorley ne quittait pas des yeux le rétroviseur, dans lequel venait de disparaître la Skoda Octavia gris métallisé qui les filait sur l'étroite route de campagne depuis qu'ils avaient traversé la frontière pour gagner le Nord. Assis à côté du conducteur, Comiskey s'agita. «Je ne vois personne. Non, attends... Putain, c'est les flics ?» La Skoda aux vitres teintées revint dans le rétroviseur. McSorley ne pouvait en distinguer les occupants, mais c'était sans aucun doute la police. Avec la pluie qui s'intensifiait, la chaussée mouillée déroulait son ruban sombre au milieu des prés, sous un ciel chargé de lourds nuages gris. «C'est pas vrai ! gémit Hughes à l'arrière. On va se faire contrôler ? - Y a des chances, répondit Comiskey. Merde.» La route sinuait à présent entre des haies d'arbustes. McSorley surveillait le compteur et ne dépassait pas le quatre-vingt-dix. «C'est pas grave, dit-il. On ne transporte rien de compromettant. Sauf si vous avez de la coke dans vos poches. - Mince, dit Hughes. - Quoi ? - J'ai trois grammes sur moi.» McSorley se tourna vers lui. «Connard. Jette ça tout de suite.» Il déclencha l'ouverture automatique de la vitre, se déporta vers la haie, et, gardant un oeil sur son rétroviseur latéral, s'assura que les flics ne remarquaient pas la main de Hughes qui lançait un petit caillou marron dans les arbres. «Connard», répéta-t-il. Comiskey risqua un regard par la lunette arrière. «Ils n'ont pas l'air de s'approcher. Peut-être qu'ils ne nous arrêteront pas.» McSorley ne répondit pas. Il remonta la vitre. La voiture sortit d'un virage et aborda une longue descente en ligne droite qui repartait à l'assaut d'une colline cinq cents mètres plus loin. Il mit les essuie-glaces en marche, ce qui eut pour effet d'étaler la crasse sur le pare-brise au lieu de le nettoyer. Depuis plus d'un an qu'il devait les remplacer... Il jura, penché en avant et scrutant la route à travers les gouttes d'eau sales. Un peu plus loin, une camionnette blanche attendait au coin d'un chemin perpendiculaire. Elle avait largement le temps de passer, mais le conducteur ne semblait pas pressé de s'engager dans le carrefour. La bouche sèche, McSorley hésita, le pied sur l'accélérateur. Le moteur de la Focus tiendrait le coup, mais les amortisseurs ne valaient rien. Dès les premiers virages, la course serait perdue. Il relâcha la pression sur la pédale. La camionnette s'approcha. Deux hommes, assis à l'avant. L'estomac soulevé et contracté à la fois, éprouvant une décharge d'adrénaline depuis le bout des doigts jusqu'aux orteils, McSorley s'efforça de calmer sa respiration. «Bon sang, lâcha-t-il malgré lui. Pas de panique. On croise juste des flics. Ils vont nous contrôler, c'est tout.» A l'intersection, il aperçut le visage des hommes qui le regardaient passer dans la camionnette blanche. Il vérifia son rétroviseur. La Skoda grossissait à vue d'oeil. Les feux de calandre s'allumèrent et la sirène retentit. La camionnette avança d'un mètre sur la route. La Skoda accéléra, disparut du rétroviseur, et resurgit à côté de la Focus. Chemises blanches, épaulettes sombres. La femme policier assise à la place du passager fit signe à McSorley de se ranger. «Merde.» Il freina en douceur et rétrograda, dérapant sur l'herbe boueuse du bas-côté. La Skoda le dépassa, s'arrêta quelques mètres plus loin, puis, les feux de recul allumés, vint se placer juste devant le capot de la Focus.

Les pays
de Marie-Hélène Lafon

On resterait partis quatre jours. On logerait à Gentilly, dans la banlieue, on ne savait pas de quel côté mais dans la banlieue, chez des sortes d'amis que les parents avaient. C'était le début de mars, quand la lumière mord aux deux bouts du jour, on le voit on le sent, mais sans pouvoir encore compter tout à fait sur le temps, sans être sûr d'échapper à la grosse tombée de neige, carrée, brutale, qui empêche tout, et vous bloque, avec les billets, les affaires et les sacs préparés la veille, au cordeau, impeccables alignés dans le couloir; vous bloque juste le jour où il faut sortir, s'extraire de ce fin fond du monde qu'est la ferme. On n'y passe pas, on ne traverse pas, on y va, par un chemin tortueux et pentu, caparaçonné de glace entre novembre et février quand il n'est pas capitonné de neige grasse ou festonné de congères labiles ; on s'enfonce, le chemin est comme un boyau, entre les noisetiers ronds et les frênes et d'autres arbres dont personne ne dit le nom, parce que l'occasion manque de nommer les choses, et pour qui, pourquoi, qui voudrait savoir. On prendrait le train à Neussargues, un train direct, sans changement jusqu'à Paris. Changer eût été difficile, voire exorbitant, ou périlleux ; à trois, on n'aurait pas su au juste où aller dans la gare de Clermont que l'on ne connaissait pas, où il aurait fallu prendre un souterrain, monter et descendre des escaliers, repérer un quai, en traînant les bagages, sans rien oublier sans rien perdre, surtout le gros sac bleu du père où étaient les cadeaux pour les amis, fromages, de deux sortes, cantal et saint-nectaire, et cochon maison, boudin terrine rôti saucisses, de quoi nourrir cinq personnes pendant quatre jours et plus. Le père aurait préféré partir en voiture ; jusqu'à Clermont c'est facile, il sait il l'a déjà fait, ensuite on se lance, on aurait suivi les panneaux, Paris est toujours indiqué. Le père avait insisté au téléphone, en janvier quand on s'était souhaité la bonne année et que le voyage avait vraiment été décidé. Cette fois c'était bon, on ne reculerait plus, depuis le temps qu'il s'en parlait, de ça, de venir à Paris quelques jours au moment du Salon, on devrait pouvoir s'arranger pour les bêtes à la ferme et partir à peu près tranquille, avec les gamins, les deux plus jeunes, la fille et le garçon, Claire et Gilles, qui n'avaient jamais vu la tour Eiffel. Au téléphone on n'entendait pas ce que disaient les amis de Gentilly, elle d'abord la femme, Suzanne, et lui ensuite Henri, l'homme, le Parisien le vrai, qui était né là-bas et avait l'accent pointu. On n'entendait que les paroles du père mais on comprenait que Suzanne avait appelé Henri, pour la voiture, pour expliquer au père qu'il n'imaginait pas, qu'il ne pouvait pas imaginer comment c'était d'arriver à Paris en voiture quand on n'avait pas l'habitude, et les directions dans tous les sens, les camions, les motos qui se faufilaient partout, il fallait savoir, ou suivre quelqu'un au moins la première fois, et encore même comme ça c'était difficile. (...)