Les extraits de livres

Gabrielle ou le désarroi
de Jacqueline Dana

Extrait du prologue Elle se retourne sous les draps si usés qu'ils sont devenus doux comme de la soie et se glisse de son côté, là où demeurent encore sa chaleur et son odeur. Il est parti sans faire de bruit pour ne pas la réveiller. Elle a le droit de faire la grasse matinée, de se lever quand il lui plaît, de dormir tout son saoul. Comme une patronne... C'est une découverte, elle n'a jamais connu une existence si luxueuse. Rêve-t-elle ? Son corps est alangui, sa peau frémissante de plaisir, elle sent encore les bras fermes et tendres qui l'ont étreinte et bercée. Aussi loin que remontent ses souvenirs, personne ne l'avait jamais prise dans ses bras. Ni bercée. Si sa mère l'a fait, sa mémoire ne l'a pas retenu. Une mère fantôme, morte quand elle avait six mois. Lorsque mémé est venue la chercher, elle était dans une pouponnière. Des mains étrangères ont dû la saisir, la retourner, la changer, la laver, la coucher, ça, ce n'est pas prendre dans les bras. Mémé avait des principes : un bébé, moins on le touche, mieux il se porte. S'il pleure, il faut le laisser pleurer, il finira bien par se fatiguer et s'endormira. Donc, Gabrielle s'était endormie, solitaire dans son berceau sombre comme un tombeau. Mémé l'aimait sans doute, d'un amour silencieux et bourru, empli de regrets, de chagrin, de révolte jamais résignée. Elle n'avait eu qu'une fille, son mari, maréchal-ferrant à Bonnières-sur-Seine, s'était fait tuer au mois de mai 1915 au cours d'une offensive dans l'Artois. Une jolie petite fille qu'elle n'avait jamais prise dans ses bras, il ne fallait pas «tripoter les bébés». On l'avait appelée Fernande comme son père, Fernand Robin, un bel homme grand et costaud. Fernande était grande, elle aussi, mais fluette. A dix-huit ans, elle partit à la ville, à Mantes, où elle rencontra un homme marié, un bourgeois, bel homme fringant qu'elle aima éperdument mais imprudemment. A vingt et un ans, elle mettait au monde Gabrielle, puis mourait. «Elle est morte de chagrin, avait dit mémé, ce bourgeois, cet homme de la haute, un professeur, ou je ne sais trop quoi, l'a bel et bien abandonnée quand il a su qu'elle était enceinte. Quelques billets... et au revoir, ma p'tite. Une bâtarde, t'imagines le scandale, la légitime qui se tord les mains de désespoir et ameute toute la ville, les autres enfants - car il y en avait sûrement d'autres - accrochés à ses jupes. Pauvre Fernande, elle avait honte, elle ne m'a rien dit, elle est allée dans un institut où les religieuses l'ont recueillie. Ce sont elles qui m'ont avertie, ma fille était morte et une petite fille m'attendait.» Et elle jetait un regard troublé sur Gabrielle où se mêlaient confusément reproches retenus et amour frustré.

Le roman de Beyrouth
de Alexandre Najjar

Extrait du prologue - On ne me prendra pas Beyrouth ! L'homme vient de fêter ses quatre-vingts ans, mais il parle avec la fougue de ses vingt ans. Dans cette vieille maison, au coeur de la montagne libanaise, assis sur son lit, vêtu d'un pyjama rayé, il me regarde sans me voir. Il a les cheveux taillés en brosse, le visage allongé, le front haut, le nez droit. Il a dû être beau. Il s'exprime avec force et clarté, dans un français châtié, mais en roulant les r. Sa mémoire est prodigieuse, capable de reconstituer dans le détail tous les événements dont il a été le témoin ou que ses proches ont connus. Point de digressions dans son récit : il sait où il va, même quand il s'attarde sur des souvenirs d'enfance qui nous éloignent de notre propos. Il n'invente pas, ou si peu, émaille ses histoires d'interrogations, de dictons, de pensées érudites. Sur une étagère, à côté d'une statuette représentant la Vierge de Harissa, trône un appareil photo portant la marque Rolleiflex. Au mur, une photo de famille encadrée, représentant un couple et trois enfants : deux garçons et une fille. En tâtonnant, il ouvre le tiroir de sa commode, en sort un coffret contenant des documents et des photos jaunies. - Toute mon histoire est là, me dit-il en tapotant la cassette. Quelques clichés, les éphémérides de mon grand-père, le carnet de mon père, deux ou trois lettres, c'est tout. Je n'ai pas tenu de journal (la tâche est fastidieuse !), sauf en 1945 et en 2000 - deux années charnières du siècle passé. Je te les confie : je sais que tu en feras bon usage. Il lâche un long soupir, puis continue : - Rizkallah ! La majeure partie de mon existence, c'est place des Canons que je l'ai passée. Cette place était unique au monde ; elle symbolisait le pays. Les Libanais, toutes confessions ou classes confondues, se retrouvaient là : les chrétiens y côtoyaient les musulmans et les juifs ; les riches, les pauvres. A présent, il n'y a plus rien : la place des Canons a disparu ! Monsieur Philippe dit vrai. Ce matin, avant de me rendre chez lui, j'ai essayé en vain de reconstituer la place des Canons - connue aussi sous le nom de place des Martyrs ou place de la Tour (Al Bourj) -, de retrouver des vestiges, des repères, capables de me réconcilier avec le passé de mon pays. Debout à côté de la cathédrale dédiée à saint Georges - qui aurait terrassé le dragon à Beyrouth ! -, au pied d'une imposante mosquée surmontée de quatre minarets, je n'ai pas reconnu ce lieu mythique pourtant présent sur les cartes postales et dans tous les guides du Liban. Qu'est-elle devenue, cette place que la guerre - et les bulldozers de la reconstruction - a ravagée ? Rien. Rien n'a survécu : ni les cinémas, ni les cafés, ni le tramway, ni la foule bigarrée... Il ne reste plus qu'une vaste esplanade traversée par un boulevard et la carcasse du cinéma City Center, pareille à une baleine endormie. Le bâtiment de la préfecture de police qui abritait autrefois l'hôtel khédivial ? Disparu. Le monument aux Martyrs ? Déplacé. L'immeuble Rivoli ? Dynamité. A-t-on voulu, en transformant la configuration du site, brouiller les mémoires ? A-t-on voulu, en l'effaçant, faire table rase d'une époque ? Trop d'histoires, trop de souvenirs, trop de symboles liés à cet endroit : la place des Canons gênait. Un concours international a, paraît-il, été lancé pour trouver à la place une «nouvelle identité». Pourquoi changer son identité ?

1945
de Michel Chaillou

Je couche avec un soldat allemand. Je crierais trop la nuit à cause de la nuit. Mais qu'y puis-je si cette mégère tarde à devenir ma soeur inconsolable ? Aussi pour me faire taire m'a-t-on fourré dans le lit du cuisinier. Un «on» unanime à casquettes galonnées qui ricane de mes cauchemars à travers les étages, se moque sur tous les tons de cette frayeur sans nom qui me catapulte dans l'épouvante. A-t-on idée de croire à toutes ces bêtises du sommeil ! On a déjà bien assez de ce que l'aube nous propose en ces années terribles. Comment se peut-il qu'un grand garçon comme moi se pelotonne d'effroi dès que s'enhardit le crépuscule... ? D'ici que ces Prussiens s'imaginent que les Français sont tous peureux ! Je dois montrer l'exemple, entrer en résistance, question d'honneur ! Si bien que dans la journée j'essaie d'attraper du courage, du menton. Hélas aux premières ténèbres, je défaille, remonte le drap. Il y a déjà trop de recoins d'ombre dans cette bâtisse et comme j'y ajoute les miens ! Une nuit, le cuisinier et moi, on a été réveillés. Un autre soldat gueulait dans la cour accompagné d'une «gretchen» en uniforme qui chantait aussi. Comment peut-on se plaindre de mes hurlements, alors que le couple pousse à l'accordéon une rengaine style Lily Marlène passé deux heures du matin, leurs faces joyeuses levées vers nous, debout en pyjama à la fenêtre. Hans en pleurait d'émotion : le fêter ainsi pour son anniversaire ! Un brave bougre que ce cuisinier natif de Brème, la cité hanséatique où se dresse à côté d'un restaurant ultra-chic la statue de Roland, le neveu de Charlemagne, le héros de Roncevaux. Après l'aubade, et de retour au lit, le bon Hans m'a longuement seriné à l'oreille sa famille restée au pays, son fils qui me ressemble, sa fille, «une tulipe». Prononça-t-il ce terme la bouche en coeur dans son verbiage allemand qui s'efforçait au français ? Je doute aujourd'hui que son vocabulaire ait pu fleurir si loin. Bien qu'à la réflexion, il me semble qu'outre les fourneaux il s'activait aussi toute la sainte journée à remuer la terre féconde, sarclant, binant les plates-bandes, enfin s'occupant à ce je ne sais quoi de pacifique qui préoccupe tant les jardiniers... Bref, seul l'oreiller où j'ai enfoui mon visage l'a fait taire. À l'époque, j'ai dix onze ans, peut-être moins. J'ai oublié mon âge exact d'alors, celui des bombardements sur l'Angleterre, l'été 1941 j'imagine, et le mois, juillet, août, certainement pas septembre, je n'entends pas assez son bruit de ressac. La France est occupée, beaucoup de corbeaux sur la plage déserte en contrebas de la villa «Le Cottage» où loge l'état-major allemand de la Bretagne-Sud. La villa existe toujours (je m'en suis depuis assuré) et les vagues devant, qui à force de se répéter radotent à en écumer de rage, et la jetée de granit sur la plage où je m'éparpille l'après-midi souvent après un chien fou. Ma mère marche derrière, brune romanesque accompagnée d'un officier allemand. J'ai perdu le détail de cet homme élancé, pas son ombre distante qui me charbonne encore l'âme. L'océan bat sa coulpe contre la haute falaise couronnée d'un bois et nous vivons alors à deux un grand péché. Ai-je écrit cela à grand-mère Marie qui habite Nantes, rue Lorette-de-la-Refoulais, paroisse Saint-Clément ?

La femme et le travesti
de Chantal Aubry

Extrait de l'introduction De la nécessité de l'acteur travesti Le travestissement, soit le changement de genre par l'habit, traverse l'histoire de l'humanité pratiquement depuis les origines, mais il revêt des significations différentes selon les époques et les civilisations. Dans certaines cultures, il n'est pas nécessairement associé à la hiérarchie des sexes. Dans d'autres, particulièrement celles où le clivage masculin-féminin s'exprime par la domination masculine et l'appropriation par l'homme du corps de la femme, il est lié à l'interdiction faite à celle-ci d'user librement de l'espace public. On peut même considérer, avec la grande anthropologue Françoise Héritier, cette situation d'infériorité et de contrainte des femmes comme étant pratiquement universelle. Aux hommes, la guerre, la parole publique, le pouvoir politique, le contrôle sur la descendance et sur le patrimoine. Aux femmes, la reproduction de l'espèce et l'assignation à résidence - harem, gynécée, voile, couvent, effacement (en tout genre). Quant à celles qui, de siècle en siècle, oseront s'aventurer au dehors, elles seront partout considérées comme des débauchées. Pour sortir décemment, la femme devra toujours être accompagnée. Si le phénomène s'observe à des degrés divers dans presque toutes les sociétés humaines, il est particulièrement flagrant dans les sociétés désignées par les ethnologues comme patriarcales, soit celles du pourtour méditerranéen, du Moyen-Orient, de l'Inde, de la Chine et du Japon. Avec toujours, à la base, le même argument, à savoir : empêcher le dévergondage et la prostitution auxquels sont immanquablement vouées les femmes qui s'exposent publiquement. Ce qui entraînera pour la femme la nécessité de se travestir quand elle désirera s'introduire, seule, dans le vaste monde. Et pour l'homme, celle de se travestir afin de figurer la femme chaque fois que le besoin de la représenter se manifestera, d'abord dans le rituel, puis dans le théâtre. L'acteur travesti Dans les rituels animistes, le prêtre peut se travestir pour incarner la déesse. Dans le théâtre gréco-romain, c'est l'homme masqué lui-même féminisé en tant qu'acteur qui figure la femme. Le passage du polythéisme au monothéisme et la formation de l'Occident chrétien vont compliquer les choses. Avec l'apparition des interdits visant notamment l'homosexualité et le travestissement, l'homme ou la femme qui se travestissent seront désormais poursuivis en vertu de l'article 22 :5 du Deutéronome, dernier livre de la Torah. Le travestissement ne sera toléré que pour l'officiant, et plus tard pour l'acteur, soit partout où la femme ne peut apparaître en public - cérémonies, liturgie médiévale, enfin scène théâtrale. Mais, toujours ressenti comme «abaissant», toujours critiqué, il sera sévèrement contrôlé, jusqu'à être considéré comme «pathologique» et réprimé au même titre que l'homosexualité, le rôle occupé par l'acteur travesti se déplaçant presque toujours sur sa personne. Sauf à être pratiqué par les gens de Cour et les privilégiés de la fortune, et à échapper alors à toute répression - sinon à toute critique. Dans le monde du théâtre européen, l'interdiction frappant les femmes en tant qu'actrices perdure jusqu'au XVIIe siècle. Au moment même où, coïncidence, elle commence au Japon et en Chine. Alors que l'acteur travesti est regardé avec méfiance ou ridiculisé en Occident, l'onnagata et l'acteur dan de l'opéra chinois apparaissent au contraire comme l'illustration accomplie d'un interdit qui fait naître un art à part entière. C'est à partir de ce double constat - éviction/sublimation - envisagé dans son déroulement historique et puisé dans un certain nombre d'exemples particulièrement représentatifs au fil des siècles et des continents qu'est conçu cet ouvrage. Il passe par l'opéra chinois, par le kabuki japonais, par la danse chakri du Rajasthan, par la danse chhau de Seraikella, par la danse gotipua de l'Orissa, ou par les rituels travestis des nat-kadaws birmans. Il passe par Shakespeare et le théâtre élisabéthain, par le théâtre baroque, par le ballet de Cour, par l'Italie des castrats, par Marivaux, par l'opéra. Et il traverse immanquablement la problématique du travesti féminin au théâtre, qui apparaît en Europe dès que les actrices sont autorisées à monter sur scène. Effet miroir dans lequel l'un joue l'autre et réciproquement, et qui évolue, à partir du XVIIIe siècle jusqu'à l'échange systématique, et systématiquement troublant, des habits.

Plein présent
de Natacha Michel

LA MONTAGNE MAGIQUE Le lieu ? Ici-bas. Cité Robert-Houdin, enclos de pavillons. Le temps ? Un février doux, trompant les fleurs et les plantes, au point du jour. Le personnage principal ? Marianne, Mélaine, Josèphe, oui, c'est un nom de fille, Colombe et Véronique. Décor et accessoires ? Vous verrez bien. Les trois coups que frappe l'annonceur avant le lever du rideau, seulement «Ohé ohé». Car, matin et soir, c'était «Ohé ohé». L'ohé matinal est celui du fakir. Il fait surgir une corde qui tient toute seule en l'air. Celle que vous venez voir loge, en plein Paris, au grenier d'une maison en ruine, y a-t-il façon de grimper plus vite vers elle ? Le cri monte droit, conduit par une glycine centenaire. A travers l'oeil-de-boeuf du toit passent un bras, une épaule. Et le flot d'une chevelure blonde roule sur les ardoises en pente. «Vraiment, c'est l'heure ? - Est-ce que tu viens aujourd'hui ?» Pour Marianne, l'école c'est : autorité et transgression, loi féroce et angoisse, pour Josèphe paradis, pour Colombe le gagner, pour Mélaine indifférence. Mélaine, prise jusqu'au cou dans un corset en plâtre, dormant sur une planche, les mains sur le drap, la tête sous l'oeil-de-boeuf, s'éveille. Cette sorte de pyjama prothèse qu'un début de tuberculose osseuse, une scoliose grave est le nom officiel, lui impose, elle s'y glisse quand personne n'est en vue. Mélaine, lièvre le jour, tortue la nuit ? Et chaque matin, Marianne, huit heures un quart, «Ohé ohé», vient réclamer qu'elle se lève - sinon c'est «Excusez-moi, madame, j'étais un peu souffrante», et Mélaine tend un mot qu'elle a elle-même écrit et signé, avec ce culot imperturbable qui laisse la professeur indécise. Marianne qui vient de l'autre quartier, qui vient des grands immeubles, pousse la porte jamais verrouillée de la maison. Une maison, imaginez, même si celle-ci, toute décrépite, marche victorieusement parmi les pavillons splendides comme un soldat de l'an II sans chaussures au milieu d'une haie de laquais chamarrés. Marianne pousse la porte, écoute le grondement timide de la gouttière, lance un regard à la véranda qui ceint le devant de la maison. Elle connaît bien cette véranda, aussi ventrue qu'une baleinière, son sol de plomb que les pluies ont plissé. Se bat avec une branche de la glycine mal attachée, barrant le perron, reçoit une pluie de pétales mouillés, monte très vite l'escalier en colimaçon, un, deux, trois étages jusqu'à Mélaine en pyjama blanc. «Salut. - Salut.» Salut au matin, un chien aboie, c'est le chien des voisins, mais : «Tu-me-prêtes-ton-caban-je-te-l'échange-contre-ma-veste-de-cuir. - Et-que-diras-ta-mère ?» Marianne jette un regard foudroyant à Mélaine. Le caban de Mélaine porte à la place du coeur un numéro de stock. Est-ce ainsi que les jeunes filles entrent dans la vie ? vêtues d'un vrai caban de marin, obtenu à coup sûr d'un surplus de l'armée ? Devant les rangs, les portes de la classe sont encore closes et les filles alignées comme-des-poules-sur-un-mur-picotant-du-pain-dur, une nouvelle apparaît : Mélaine. En visite. Sans cette humilité, cette égalité, cette impertinence, par laquelle se déclare, tour à tour, l'élève modèle, l'élève confiante, l'élève supérieure. Non. C'est quelqu'un, elles s'en aperçoivent sur-le-champ, à qui l'école est indifférente. Madame Hersant, histoire, qui converse de dos avec madame Planète, français, se sont ensemble retournées vers celle qui ose non seulement arriver en cours d'année, en cours de trimestre, en cours de journée, mais pire, à dix heures du matin.