Les extraits de livres

La fin : Allemagne, 1944-1945
de Ian Kershaw

Le système sous le choc «Il a fallu une bombe sous son cul pour faire entendre raison à Hitler.» Joseph Goebbels, 23 juillet 19441 I Ce fut le commencement de la fin pour le IIIe Reich. Dans les derniers jours du mois de juillet 1944, le débarquement allié du 6 juin 1944, le Jour-J, en Normandie était consolidé. Troupes et armes arrivaient en quantités toujours plus grandes sur le continent. Des attaques au sol directement contre le Reich étaient désormais envisagées. Sur le front Est, l'armée Rouge avait lancé, avec «Opération Bagration», une offensive massive une quinzaine de jours seulement après le Jour-J. Elle avait ainsi enfoncé les défenses du groupe d'armées Centre de la Wehrmacht (immense formation constituée de 48 divisions, de quatre armées, et qui occupait une position stratégique sur un front long de 700 kilomètres), lui infligeant des pertes immenses, pour progresser sur plus de 300 kilomètres. Au sud, Rome était tombée entre les mains des Alliés, et les troupes allemandes livraient un combat d'arrière-garde acharné près de Florence. Pendant ce temps, les villes et agglomérations allemandes étaient toujours plus exposées aux dévastations implacables des raids aériens. Avec des ressources et une main-d'oeuvre tendues jusqu'à leur limite extrême et très inférieures aux forces combinées de l'ennemi, qui obligeait la Wehrmacht à se replier de l'est, de l'ouest et du sud, la fin du régime hitlérien était écrite. Du moins est-ce ainsi que les alliés occidentaux voyaient les choses. La guerre serait terminée avant Noël, ils en étaient sûrs. Vue d'Allemagne, c'était une autre affaire. Les attitudes sur l'état du conflit et les chances de l'Allemagne variaient amplement, que ce fût au niveau des élites, parmi les dirigeants civils et militaires du Reich, au sein de la population du «front intérieur» ou parmi les millions d'hommes sous les armes. Le défaitisme, l'aveu à contrecoeur que la guerre était perdue, la reconnaissance lucide de la force écrasante de l'ennemi, le déclin de la foi en Hitler ainsi que la peur de l'avenir gagnaient chaque jour du terrain. En même temps, le soutien au régime, et pas seulement parmi les nazis fanatiques, restait largement répandu. Beaucoup, en haut lieu comme à la base, refusaient encore d'envisager la perspective d'une défaite. Leur raisonnement était le suivant : il était encore possible de repousser l'ennemi - la coalition contre-nature des démocraties occidentales et de l'Union soviétique communiste - si l'on parvenait à donner un nouveau souffle à l'effort de guerre ; en cas de revers grave, le camp ennemi pourrait se scinder ; de nouvelles armes dévastatrices étaient en préparation qui changeraient le cours de la guerre; et, essuyant d'importants revers militaires, les Alliés seraient forcés d'envisager un règlement du conflit qui laisserait à l'Allemagne une partie de ses conquêtes territoriales. Ce serait une paix honorable. Ces raisonnements n'étaient pas, loin s'en faut, passés de mode à l'été 1944. Dans la masse de la population, cependant, le sentiment dominant, à la mi-juillet 1944, était fait de souci et d'inquiétude croissants. Quelles que pussent être les critiques prudemment exprimées à l'égard des dirigeants du régime (y compris de Hitler lui-même), et notamment du parti nazi et de ses représentants, la grande majorité des citoyens restaient d'une indéfectible loyauté et soutenaient l'effort de guerre. Le climat était à l'anxiété, pas à la rébellion. Rien ne laissait présager l'éclosion de troubles comme ceux qui débouchèrent sur la révolution de 1918, en dépit de la fixation pathologique de Hitler sur l'effondrement du pays cette année-là. (...)

Dernière nuit à Montréal
de Emily St John Mandel

Personne ne reste pour toujours. Le matin de sa disparition, Lilia se réveilla de bonne heure et demeura un moment immobile dans son lit. C'était le dernier jour d'octobre. Elle dormait nue. Eli était déjà levé et travaillait sur sa thèse. Pendant qu'il tapait ses notes de la veille, il entendit les bruits qu'elle faisait, le froufrou de la couette, le frôlement de ses pieds nus sur le plancher, puis elle l'embrassa tout doucement sur le sommet du crâne en allant à la salle de bains - il émit un ronronnement satisfait mais ne leva pas la tête - et la douche se mit en marche de l'autre côté de la porte presque fermée. Des bouffées de vapeur et un parfum de shampoing à l'abricot s'échappèrent par l'entrebâillement. Elle resta quarante-cinq minutes sous la douche, mais cela n'avait rien d'inhabituel ; la journée était encore tout à fait ordinaire. Eli jeta un bref coup d'oeil lorsqu'elle sortit de la salle de bains. Lilia, nue : corps pâle enveloppé dans une moelleuse serviette blanche, courts cheveux bruns mouillés, mèches collées sur le front. Elle sourit quand leurs regards se croisèrent. - Bonjour, dit-il en lui rendant son sourire. Tu as bien dormi ? Il s'était déjà remis à taper. Au lieu de répondre, elle déposa un baiser sur ses cheveux et regagna la chambre, laissant dans son sillage une piste d'empreintes humides. Il entendit sa serviette glisser par terre et eut envie, en cet instant, d'aller lui faire l'amour ; mais il était profondément immergé dans son travail, ce matin, il réalisait des choses, et il ne voulait pas rompre le charme. Il entendit, à côté, l'un des tiroirs de la commode se refermer. Lilia sortit de la chambre, entièrement vêtue de noir, comme presque toujours. Elle tenait à la main les trois fragments d'une assiette qui était tombée du lit pendant la nuit : une assiette bleu clair, toute poisseuse de jus de grenade. Il l'entendit jeter les débris dans la poubelle de la cuisine avant de revenir dans le salon d'un pas nonchalant, le frôlant au passage. Elle fit halte devant le canapé et se passa les doigts dans les cheveux pour en évaluer l'humidité ; Eli lui trouva l'air un peu absent quand il leva les yeux vers elle. Il eut l'impression par la suite qu'elle avait été absorbée dans ses réflexions, peut-être sur le point de prendre une décision. D'un autre côté, il avait repassé tant de fois dans son esprit le film de cette matinée que la pellicule était fichue : plus tard, il lui sembla possible que Lilia ait tout bonnement pensé au temps qu'il faisait ; plus tard encore, il envisagea même la possibilité qu'elle ne se soit pas vraiment arrêtée devant le canapé, qu'elle ait simplement marqué une brève pause, l'espace d'un instant que la bobine avait étiré jusqu'à en faire un moment, une scène - et, finalement, un élément majeur de l'intrigue.

L'art de la résurrection
de Hernan Rivera Letelier

La petite place de pierre semblait flotter dans la réverbération d'un midi ardent quand le Christ d'Elqui, à genoux sur le sol, le visage levé vers le ciel - les mèches de ses cheveux noirs bleuissant sous le soleil de l'Atacama -, se sentit tomber en extase. Il n'en fallait pas moins : il venait de ressusciter un mort. Depuis des années qu'il prêchait ses axiomes, ses conseils et ses sages pensées pour le bien de l'humanité - tout en annonçant au passage : "le jour du Jugement dernier est proche, repentez-vous, pécheurs, avant qu'il ne soit trop tard" - c'était la première fois qu'il vivait un événement d'une ampleur aussi sublime. Et cela avait eu lieu sous le climat aride du désert d'Atacama, plus précisément sur la place d'une compagnie salpêtrière, le lieu le moins approprié pour un miracle. Et, par-dessus le marché, le mort s'appelait Lazaro. Il est vrai que pendant toutes ses pérégrinations sur les chemins et les sentiers de la patrie il avait soulagé un grand nombre de personnes de leurs maux et de leurs douleurs et même tiré de son lit putride plus d'un moribond abandonné par la médecine. Sollicité à son passage par une multitude de malades en tout genre - sans compter la faune d'aveugles et de paralytiques, d'estropiés et de mutilés qu'on lui amenait en civière ou qui se traînaient jusqu'à lui dans l'espoir d'un miracle - il leur donnait l'onction et les bénissait sans distinction de credo, de religion ou de classe sociale. Et si, grâce à une imposition des mains ou à un de ses remèdes maison à base d'herbes médicinales - il en donnait aussi - le Père éternel voulait bien rendre la santé à l'un de ces pauvres malheureux, alléluia, mes frères ! Et, dans le cas contraire, alléluia aussi ! De quel droit pouvait-il approuver ou désapprouver la sainte volonté du Très Haut ? Mais ressusciter un mort était une autre affaire. C'était du grand art. Jusqu'à présent, quand un proche venait lui demander en sanglotant : "Ayez la bonté de vous rendre à mon domicile pour voir si vous pouvez faire quelque chose pour mon petit, décédé pendant son sommeil, señor don Cristo", ou "pourriez-vous porter les saintes huiles à ma mère qui vient de mourir, rongée par la tuberculose, la pauvrette". (Ils laissaient parfois entendre qu'ils lui offriraient une précieuse relique de famille puisqu'il n'acceptait pas de dons en argent.) Dans ces occasions comme dans tant d'autres, le Christ d'Elqui répétait une phrase aussi usée qu'un ticket d'alimentation : "Je suis désolé, mon cher frère, ma chère soeur, vraiment désolé, mais l'art suprême de la résurrection est une exclusivité du Divin Maître." Et c'est ce qu'il avait dit aux mineurs couverts de terre qui étaient arrivés en portant le cadavre d'un compagnon de travail au moment où, en état de grâce, il dissertait sur le pouvoir diabolique de certaines inventions créées par l'homme sur l'esprit des catholiques pratiquants ou de toute personne croyant en Dieu et en la Sainte Vierge. Les porions avaient fait irruption au milieu des auditeurs, portant le corps du défunt, mort de toute évidence d'une crise cardiaque comme ils l'avaient expliqué en l'étendant avec précaution à ses pieds, sur le sol brûlant. Affligés, agités, parlant tous à la fois, ils lui avaient expliqué qu'après avoir mangé la platée de haricots blancs du jeudi, alors qu'ils allaient à l'auberge boire un coup "pour faire passer la terre", la tragédie avait eu lieu : leur camarade s'était soudain pris la poitrine à deux mains avant de s'écrouler comme frappé par la foudre, sans même avoir le temps de dire "santé !" - Maintenant il est là, don. Essayez de faire mieux que ce feignant d'infirmier qui n'a que du permanganate et du sparadrap sur ses étagères, dit l'un d'entre eux.

Métamorphoses
de François Vallejo

Ma première réaction : non, impossible, mon demi-frère n'est pas comme ça. La seconde, presque simultanée : si, l'évidence, rien ne pouvait lui ressembler davantage. Tout à l'heure, un de nos amis m'appelle pour me parler d'Alban. Voyons-nous le plus vite possible. Pourquoi pas au téléphone ? Face à face, ce sera mieux. Où est l'urgence ? Tu ne vois pas ? Vraiment ? Je sens bien que mon ignorance surprend Didier Ostend, le dérange. Ne fais pas l'innocente. Je proteste, sincère, pas vu mon demi depuis un certain temps, quelque chose a dû m'échapper. C'est bien ça, raison de plus pour se voir tout de suite. J'allais traverser les Buttes-Chaumont, pour rentrer chez moi, de l'autre côté, rue Botzaris. Attends-moi dans le parc, je ne suis pas loin. Qu'est-ce qu'Ostend peut bien vouloir à mon demi ? Trou noir, pendant mon attente. Il ne traîne pas, à croire qu'il me suivait. Je le trouve agité ; pas de politesses inutiles. Comme ça, je n'ai rien vu venir ? Ou je fais semblant ? Peut-être, c'est souvent compliqué entre Alban et moi. L'impression qu'il m'a évitée, ces derniers mois, oui, toujours occupé, je n'ai pas creusé. Rien d'autre. Didier ne veut pas me brusquer. Si je suis capable de l'entendre ? Il en doute à présent. Nous grimpons, dans le parc, jusqu'au pseudo-temple de la Sibylle. Alban Joseph, ton demi, comme tu l'appelles... Alban, c'est arrivé depuis un bon moment déjà... ton demi, ce n'est plus un secret, il s'est converti. L'intérêt pour la religion, chez lui, n'a jamais été visible, c'est vrai, mécréant parmi les mécréants. Mais, là, c'est violent, conversion, musulman, on pourrait presque dire du jour au lendemain, mais c'est sans doute plus subtil. J'ai pensé : non, ça ne tient pas. Notre ami, l'adversaire de toutes les religions, de tous les extrémismes, voit l'obscurantisme partout, tendance à l'exagération. Aussitôt : non, pas l'air d'exagérer. Si je réfléchis une minute, bien forcée de m'avouer que je m'attendais, non à ça, mais à un truc du même genre. Ostend voudrait me donner des détails, j'écoute, je n'entends plus que des mots sans suite; une langue maternelle étrangère ; je n'avais pas prévu un bouleversement de cette nature. Il me sent en déséquilibre, me prend le bras... m'aider à redescendre du temple de la Sibylle. Je repousse sa main. Salaud, je ne lui ai rien demandé, je préférais ne pas savoir ce qui se préparait depuis si longtemps. Je m'échappe, une bousculade de flashes dans ma tête, pendant que je dévale les escaliers des Buttes-Chaumont et que la voix de Didier, de plus en plus lointaine, crie mon prénom, Alix, Alix, dans le vide. Je traverse la rue Botzaris, vite mon cinquième étage, me retrouver seule, faire retomber le rythme cardiaque. La sonnerie de l'interphone n'arrête plus. Je me penche à la fenêtre : mon ami agite un bras en criant. Je ne parviens pas à reprendre mon souffle, il insiste. Que je lui ouvre, qu'on parle tranquillement... Ma réaction lui semble excessive... Il admet ma surprise, mais de là à être aussi secouée... Après tout, on a le droit de trouver la foi... Lui non plus n'aime pas les religieux... les durs de n'importe quelle religion... Pas un crime pour autant. Est-ce que je m'agiterais autant, s'il s'était fait catholique, même intégriste ?

Comme une bête
de Joy Sorman

Dès la première image il est dans le plan, ceint de blanc et de dignité, couteau à la main. On n'aperçoit d'abord que son torse barré d'un tablier, ses mains gantées de métal. Puis la caméra s'éloigne, le jeune homme apparaît d'un bloc, tous les morceaux sont là, des pieds à la tête : un boucher. L'image s'emballe, défile maintenant à grande vitesse sur une musique électro aux basses étouffées : le boucher débite des porcs en accéléré, déjointe les vertèbres os par os, extrait des côtes de boeuf, coupe un rumsteak, racle la graisse sur les muscles, torture la chair avec un batteur puis un attendrisseur, dénerve foies et rognons, saisit une belle tête de veau par les narines, la décalotte, déroule la ficelle à ligoter, jette la viande dans un feuillet d'emballage, la pèse et tend le paquet au client. On n'est pas certain d'avoir bien vu. Mille gestes décomposés en 152 secondes. Des mains immenses qui s'affairent dans l'optique de la caméra, palpent des matières écarlates et luisantes sous la lumière des projecteurs. Générique de fin, image arrêtée sur le sourire juvénile du boucher : le regard brille, éclatant, le regard est mouillé, on dirait que le boucher va pleurer. Pim est le héros d'un clip promotionnel sur les métiers de la viande, un petit film amateur qui sera projeté dans le réfectoire juste avant le pot de bienvenue. Deux ans plus tôt le jeune Pim fait sa rentrée au centre de formation des apprentis de Ploufragan. C'est septembre, un vent froid s'est levé au-dessus des arbres de la petite cour, les premières feuilles d'automne volent en rase-mottes. Les aspirants bouchers rassemblés sous l'auvent ont tourné leurs visages grêlés vers l'estrade : le directeur trône, sa voix porte, tonne en un roulement de tambour solennel, messieurs, mademoiselle, bienvenue ! - il adresse un sourire à la fois complice et désolé à l'unique jeune fille de cette assemblée. Monsieur le directeur est à trois ans de la retraite et à l'ancienne (comme les tripes à l'ancienne qu'on préférera aux tripes à la mode de Caen qui mijotent cinq heures en cocotte avant de recevoir dans leur dernière heure de cuisson une rasade de pastis), épaules en avant, ventre à la proue, mains croisées dans le dos, souliers à boucles et costume anthracite : Messieurs, mademoiselle, première chose, qui va vous sembler un détail mais non. Sachez que le boucher porte le cheveu court. Question d'hygiène, question de présentation. J'en vois un certain nombre qui devront passer chez le coiffeur. Les cheveux courts c'est plus propre, c'est plus simple, c'est plus courtois aussi. Mademoiselle, vous, vous pourrez vous contenter de les attacher. Depuis quelque temps déjà les rêves de Pim sont contaminés par des vignettes technicolor d'apprentis bouchers aux cheveux courts. Images qui défilent en diaporama ou en album Panini, images vives et pérennes surgies de son sommeil paradoxal : ils se tiennent là, menton à la pilosité approximative, dans les rêves si transparents du jeune homme. Portraits d'apprentis à la brosse tondue haut sur la nuque, aux mains rougies, aux ongles taillés en angle droit, ourlés de petites peaux rongées, aux chaussettes bien tirées. Ils fument en cachette et l'odeur du tabac froid sur leurs doigts se mêle à celle, acide et métallique, du sang, aucune des deux ne parvenant à masquer l'autre. Dans les rêves de Pim les odeurs sont tenaces, ne s'estompent que quelques minutes après le réveil, une fois ses doigts trempés dans un bol de café.